#MaiMémoire – Lili – Honorer son héritage

Dans la région d’Issy-les-Moulineaux/Clamart, villes des Hauts-de-Seine, dans la banlieue parisienne, il existe une histoire dans l’histoire : celle du chemin parcouru par une communauté, les Arméniens, obligés de quitter la Turquie du fait des violences, du génocide perpétré entre 1915 et 1923. Arrivés dans le Sud de la France, «  avec escale en Grèce ou à Corfou, avec une pancarte autour du cou de mon père », ils s’installent à Marseille ou remontent la Vallée du Rhône. Beaucoup posent leur valise à Valence aussi, en Ardèche. D’autres remontent jusqu’à la région parisienne, l’est parisien, Arnouville, Alfortville ou alentour des usines automobiles de l’île Saint-Germain ou d’armement à Issy-les-Moulineaux. Des années plus tard, quelques familles se mettent à leur compte, dans le commerce ou le textile. On appelaient les fabricants les « tricoteurs ». Le secteur fait vivre plusieurs milliers d’employés, de sous-traitants, de familles dans les années fastes (1975 -1995). Les parents de Liliane, Lili comme tout le monde l’appelle dans le quartier, étaient des artisans. Chez Bélinda, épicerie fine, épicentre du quartier gare de Clamart, feuilletant un livre illustré sur la rue de la Défense à Issy – la rue de la Dé’ de son enfance – elle raconte l’histoire de sa famille, son histoire, une histoire dans l’histoire, celle d’une femme entrepreneure quant cela n’était pas permis.

Le fait d’être femme ne m’a jamais empêché de développer mon activité. Même si nous n’étions pas nombreuses. Nous étions deux dans mon entourage. Ailleurs, les femmes étaient à la machine, les hommes livraient.
J’étais à la fois à la machine et à la livraison.

A l’époque, tous les Arméniens avaient un passeport Nansen. Mon grand-père est arrivé avec un contrat de travail. Ce n’aurait pas été possible autrement. Ils se sont installés du côté de l’Ile Saint-Germain.

Ma grand-mère est décédée très tôt. Les hommes travaillaient à l’usine, les femmes à la blanchisserie Grenelle. Mon grand-père avait décidé que ma mère irait à l’école. Elle y est allée jusqu’à ses 18 ans. Elle est devenue professeure dans l’enseignement commercial. Pendant la guerre, elle cumulait deux emplois : celui-ci et celui de secrétaire chez un avocat. Elle gagnait alors beaucoup plus que mon père qui travaillait à l’usine. C’était compliqué pour lui. Ce n’était pas bien vu…

Dans la région d’Issy-les-Moulineaux/Clamart, villes des Hauts-de-Seine, dans la banlieue parisienne, il existe une histoire dans l’histoire. Celle du chemin parcouru par une communauté, les Arméniens, obligés de quitter la Turquie du fait de violences, du génocide perpétré entre 1915 et 1923…

Il n’y avait personne pour garder les enfants, pas de crèche. Mon père, qui s’occupait de la maison, était moqué : ce n’était ni son rôle ni sa place. Ma mère a donc appris le tricot. Élevée par un homme, elle avait la réputation de « ne pas savoir tenir une aiguille ». Lorsqu’on lui donnait des pulls, elle défaisait le modèle, le refaisait, en pleurant : elle ne savait pas comment s’y prendre. Elle recommençait, toute la nuit. Petit à petit, elle a appris.

A l’époque – c’était après la guerre – mes parents vivaient dans une pièce et une cuisine. Ils ne pouvaient coudre, « faire du bruit », que jusqu’à 21h00, sinon on « cognait ». Le textile leur a permis d’acheter une maison délabrée et de s’installer, rue d’Alembert, sous le regard mi-étonné-mi amusé de nos voisins.

Extrait de l’ouvrage feuilleté par Lili, Chez Belinda, intitulé ‘Rue d’la Dé… illustré’, de Jean-Baptiste Merlino.
La rue de la Dé jouxte la rue d’Alembert à Issy

Lorsque ma sœur est née, une dizaine d’année plus tard, dans les années 50, l’atelier comptait plusieurs machines à coudre. Une presse serait installée. En attendant, mon père repasse une centaine de pièces, au fer à repasser et à la pattemouille. Ma mère travaille avec une employée.

Nous ne sommes jamais devenus des fabricants, ce que l’on appelle « des tricoteurs ». Nous sommes restés des artisans, des « monteurs ». Nous étions des prestataires. Mes parents montaient donc des jupes, des robes, des pantalons, des manteaux pour les grossistes parisiens.

Blanchisseuses - Arméniennes - Histoire - Issy - Clamart - Rue dla Dé - Lili - Femme - CAPITAINEs.
« Les hommes travaillaient à l’usine, les femmes à la blanchisserie Grenelle.
Mon grand-père avait décidé que ma mère irait à l’école. Elle y est allée jusqu’à ses 18 ans. Elle est devenue professeure dans l’enseignement commercial… »

Jeune adulte, je ne m’intéresse pas au textile.
Je travaille en tant que secrétaire, chez un notaire puis à la Fédération d’athlétisme. Ils cherchaient une personne qui s’y connaisse : j’étais une athlète sur le départ. S’ensuit un emploi dans une grande entreprise où je gagne bien ma vie. Mon mari me souffle cependant que je devrais reprendre les affaires familiales. En 1978, mon père prend sa retraite. Les fabricants, les artisans transmettent leur patrimoine aux garçons. L’entreprise passe à mon nom. Mon père a touché sa retraite un mois puis il est mort. Il a travaillé toute sa vie.

Les hommes ? Il y en avait de très convenables et d’autres qui l’étaient moins. Les premiers étaient rares mais cela ne m’a jamais empêché de travailler.

J’ai bien travaillé.
Tout le monde a gagné de l’argent dans le tricot avant la catastrophe.


(« En 1985, les entrepreneurs isséens et clamartois issus de la communauté arménienne produisaient près de 40 % des pull-overs du territoire français, via une centaine de fabricants et 250 sous-traitants en 1985 » – « Dans les Hauts-de-Seine, la tradition des tricoteurs arméniens qui fabriquaient près de la moitié des pull-overs français au milieu des années 80 s’éteint. Les derniers artisans encore en activité racontent ce «savoir perdu à jamais».
Libération).


Les hommes ? Il y en avait de très convenables et d’autres qui l’étaient moins. Les premiers étaient rares mais cela ne m’a jamais empêché de travailler. J’avais une réputation de grande gueule, de râleuse, sur les prix, les livraisons. Je me rappelle ce petit fabricant…
Quand un pull marchait en hiver, on le relançait en été. Il retirait un franc entre la collection d’hiver et celle d’été, « parce qu’il devait raccourcir les manches ». Au passage à l’euro, au moment de l’échange de marchandises, il m’annonce vouloir retirer un euro. Je lui rappelle immédiatement qu’un franc n’est pas un euro. « Vous êtes la seule à râler, Madame Lili. Aujourd’hui, personne n’a rien dit ! ».

Le fait d’être une femme ne m’a jamais empêché de développer mon activité. Même si nous n’étions pas nombreuses. Nous étions deux dans mon entourage. Ailleurs, les femmes étaient à la machine, les hommes livraient. J’étais à la fois à la machine et à la livraison. Je travaillais avec des ouvrières que je connaissais depuis des années ce qui a donné lieu à des situations cocasses, au moment des inspections.

Les remarques racistes, il y en a eu aussi. Des clichés immondes sur les Arméniens qui me sortaient immédiatement de mes gonds : je revoyais mes parents travailler jusqu’à minuit pour s’installer, acheter leur maison, élever leurs enfants.

La fin d’une époque

Au milieu des années 90, les choses ont commencé à devenir compliquées. La concurrence s’est accrue. Les délais devenaient plus contraints. La qualité ne semblait plus tellement importante. La charge de travail s’accentuait. Après dix-huit ans dans le textile, j’ai arrêté du jour au lendemain. On ne travaille pas pour la gloire. C’était en 2004. Au lendemain d’une nouvelle commande de dernière minute, après une semaine sans rien, que j’ai dû l’assumer seule, mes ouvrières « n’étant pas disponibles ». À leur arrivée à l’atelier, au matin, je leur signifiai leur licenciement. Étant en nom propre, j’ai dû payer leurs indemnités avec mes économies.

J’ai rencontré un artisan de l’époque, il y a quelques jours. Il va s’arrêter. Une commande par-ci, une commande par-là, ce n’est pas tenable. Aujourd’hui, même les plus grandes marques passent commande à l’étranger : c’est scandaleux. La pandémie, la guerre en Ukraine semblent redéfinir les lignes, commander une relocalisation de la production, de l’industrie. Tant mieux.

Lili - Mai Mémoire - Femme - Histoire - Transmission - 2022

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