Corinne – Oser en se disant que si une femme ose d’autres oseront

Corinne Mencé Caster - Une - Femme - Responsabilités - CAPITAINEs.

Elle est de ces personnes que l’on souhaite rencontrer. Parce que l’on fourmille de questions à lui poser. Parce que sa vie est un roman, bien malgré elle et que ce sont précisément ces romans-là que l’on a envie de lire. Corinne Mencé-Caster est médiéviste, spécialiste des littératures et langues de la Caraïbe. Ancienne présidente de l’Université des Antilles et de la Guyane (Janvier 2013- 31 août 2016), elle est aujourd’hui professeure des universités à La Sorbonne et rêve d’un « monde où on reconnaîtrait que les injustices subies sans discontinuer peuvent conduire au chaos et à la folie, un monde où il serait évident que nous devons nous regarder entre humains comme des êtres humains ».

« Il peut paraître utopique de chercher à refaire le monde, notamment dans un contexte où les grandes idéologies semblent caduques et où un pragmatisme aux forts relents de cynisme sévit un peu partout. Pourtant nous n’avons pas d’autres choix si nous voulons que cette corruption quasi généralisée de la sphère publique , en termes du moins de « ressenti » s’arrête et que l’intérêt général retrouve la place qui lui est dévolue, à savoir, la première »

Corinne Mencé- Caster, Mythologie du Vivre-Femme

Bonjour Corinne. Si tu devais te présenter en trois mots, lesquels choisirais-tu ?

Loyale, créative et déterminée.

Veux-tu détailler ton parcours ?

J’ai suivi des études supérieures en espagnol, philosophie et sciences du langage. Je me suis spécialisée ensuite en sciences du langage, option « études médiévales hispaniques » jusqu’au doctorat. Après, j’ai soutenu une habilitation à diriger des recherches en analyse de la traduction et linguistique. J’ai décidé de devenir professeur après la licence, car j’aime apprendre et faire apprendre.

La recherche est une passion qui est venue en maîtrise, quand j’ai compris comme cela était stimulant intellectuellement de découvrir de nouvelles choses par soi-même et de pouvoir les communiquer aux autres.

Parallèlement à mes études, j’ai eu des engagements associatifs autour de la culture et du théâtre, des langues et des cultures créoles et caribéennes. Je me suis lancée dans l’écriture romanesque autour de 2013, mais, dès l’enfance, j’écrivais des poèmes. J’ai de nombreux cahiers de poésie que je n’ai jamais cherché à les publier.

Mon parcours est aussi jalonné par la venue au monde de mes deux enfants : Nora, 23 ans et Kinvi, 18 ans que mon époux et moi essayons d’accompagner au mieux dans leurs parcours.

« Nous installâmes un échiquier entre nous.
Avec le même nombre de pièces, valeurs, et possibilités de déplacements. Nous apprîmes les règles, nous jurâmes de les suivre et la partie commença »

Rosario Castellanos – écrivaine féministe mexicaine – Jeu d’échecs)

Présidente de l’Université des Antilles et de la Guyane, était-ce un choix ?

Je dirais moins un choix qu’une décision prise à un moment de ma vie où je me suis rendue compte qu’à l’UAG, les femmes n’occupaient que très peu de postes de responsabilité et qu’il fallait que cela change. Je me suis lancée en me disant que si une femme osait, d’autres le feraient.

Ces années ont été difficiles mais formatrices. J’ai pris conscience qu’une femme était perçue comme devant occuper une certaine place mais jamais la première.

Comment es-tu arrivée à ce poste ?

J’ai été élue par le conseil d’administration de l’Université des Antilles et de la Guyane, le 25 janvier 2013.

Ces années ont été particulièrement difficiles. Quel était ton projet initial ? Qu’est-ce qui t’a empêché de le mettre en place ?

Ces années ont été difficiles mais formatrices. J’ai pris conscience qu’une femme était perçue comme devant occuper une certaine place mais jamais la première. J’ai aussi compris à quel point la terreur et l’intimidation pouvaient régner au sein de l’université et conduire de nombreuses personnes à ne pas prendre position publiquement parce qu’elles avaient peur d’être victimes de représailles. Enfin, je me suis révélée à moi-même lorsque j’ai su que je n’étais prête ni à me laisser intimider, ni à accepter l’inacceptable ni à courber l’échine.

« Je me suis lancée en me disant que si une femme osait, d’autres le feraient »

Mon projet était d’ouvrir l’UAG sur la Caraïbe et l’Amazonie en accroissant les échanges d’enseignants et d’étudiants par une politique d’apprentissage des langues et des cultures caribéennes plus offensive. Je souhaitais également valoriser les cursus de bi-diplomation entre les Antilles et le Canada par exemple pour permettre aux étudiants qui choisissent par choix ou par défaut de rester étudier sur place d’avoir aussi un diplôme d’une université étrangère en même temps que le diplôme de l’UA(G).

Je n’ai pas pu mettre en place mon projet parce que j’ai découvert une université gangrenée par la corruption et j’ai dû combattre cette corruption qui empêchait tout projet en faveur de nos jeunes.

Corinne Mencé - Universitaire - Femme - CAPITAINEs.
« Je me suis révélée à moi-même lorsque j’ai su que je n’étais prête ni à me laisser intimider, ni à accepter l’inacceptable ni à courber l’échine »

La création d’une Université des Antilles et de la Guyane ne reflétait-elle pas une vision parisienne ? N’aurait-il pas mieux fallu, dès le départ, positionner la « composante Antilles » comme université francophone de la Caraïbe permettant ainsi à l’Université de la Guyane de rayonner en Amazonie ?

L’UAG était une université française comme continue de l’être l’Université des Antilles, soumises aux lois et aux règlements de l’université française. Tous les projets de développement de l’UA(G) sont tributaires de cette réalité-là. Il est difficile de mettre en place des coopérations universitaires réussies dans la Caraïbe à cause de la question brûlante des langues étrangères, on loublie trop souvent. On ne parle pas tous français, ni anglais, ni espagnol, ni même créole ou portugais dans la Caraïbe et l’enseignement du français tend à reculer dans cette zone.

De fait, comme c’est très important de bien maîtriser la langue dans laquelle sont donnés les enseignements, il est essentiel de développer une politique commune des langues au sein de la Caraïbe avant de se lancer dans des projets de coopération universitaire.

« Nous voudrions d’abord dénoncer certaines expressions qui sont banalisées dans une société où les hommes sont travaillés par un machisme inconscient mais si prégnant que nous en venons tous, hommes et femmes, à tenir pour normales des formules absolument inadmissibles .

Et qu’on ne nous objecte pas l’éternel couplet du féminisme révolu, de l’inversion du discours et donc, des inégalités qui, finalement, s’instaureraient à l’endroit des hommes.

Quand un homme défend des positions qui sont favorables aux hommes, c’est tellement courant et banal qu’on tient pour naturel qu’il agisse ainsi. On ne cherche d’ailleurs pas à le qualifier de « masculiniste ». Il devrait en aller de même pour les femmes. Revendiquer des formes d’égalité entre hommes et femmes ne relève pas le moins du monde du féminisme mais de la logique, voire du simple devoir »

Mythologie du Vivre-Femme

Qu’entends-tu par « une université gangrenée par la corruption » ?

Une université où les actes les plus élémentaires sont travestis pour des motifs de clientélisme, où les procédures administratives définies au plan national sont « tordues » au profit de quelques uns et où l’université ne met plus l’étudiant au centre. Les enseignants cherchent par tous moyens à gagner un maximum d’argent au détriment de l’enseignement et de la recherche. La dimension « service public » recule au profit de celle de « bien, avantage privé ».

Avec le temps, le recul, quels regards poses-tu sur l’Université des Antilles et l’Université de la Guyane, aujourd’hui ?

Mon regard n’a guère changé en dépit du temps qui s’est écoulé. Je continue de croire que toute université, quelle qu’elle soit, est un outil de développement au service d’un pays. Toutefois, ainsi que je l’ai toujours affirmé, le mot « université » vient du latin « universitas » qui veut dire « communauté large, voire universelle », cela suppose qu’aucune université ne peut prétendre se créer sur la base d’un repli sur soi. Elle doit viser au contraire à être la plus grande et large possible, à l’exemple de l’Université des West-Indies qui, par sa dimension et le nombre de pays qui la soutiennent, rayonne dans le monde entier. Le propre d’une université est d’être internationale, de rayonner, de diffuser un savoir construit et élaboré sur les meilleures compétences du monde.

La Guadeloupe brûle. La Martinique vient d’entamer une grève générale. Comment vis-tu ces flambées d’ici, de Paris ? De quoi sont-elles l’expression ?

Ce qui se passe dans nos pays actuellement est le signe d’un malaise par rapport à  une histoire qui nous a constitués et qui a été faite de violences, d’oppression et d’humiliation. Il y a un retour du « refoulé » en quelque sorte qui peut apparaître irrationnel depuis l’extérieur mais qui s’explique par des conditions de vie difficiles pour nombre de nos compatriotes et des enchaînements de frustrations et de non-dits sur les souffrances endurées.

Il manque, me semble-t-il, à nos pays une reconnaissance officielle de leur douleur et de leur vécu presque inhumain. Il y a un ressassement de la souffrance et du malheur qui empêche de se projeter vers un futur meilleur et plus constructif et qui génère de la violence à l’égard de nous-mêmes et des autres. Il faut rompre ce cercle infernal et entreprendre un processus de réconciliation avec nous-mêmes et avec notre histoire.

Quoi qu’il en soit, la violence ne saurait être une solution car elle suppose que nous empruntions les mêmes armes que ce à quoi nous nous opposons. Seul le dialogue peut nous aider à aller de l’avant.

Il faut rompre ce cercle infernal et entreprendre un processus de réconciliation avec nous-mêmes et avec notre histoire.
Quoi qu’il en soit, la violence ne saurait être une solution car elle suppose que nous empruntions les mêmes armes que ce à quoi nous nous opposons.

As-tu définitivement renoncé à briguer un poste à responsabilité universitaire ?

Pour le moment, j’ai repris la recherche. J’assure plusieurs directions de thèse et de nombreux séminaires. Je m’épanouis pleinement. je me consacre à mes cours et à ma recherche. J’ai rejoint l’équipe de direction de ma faculté, l’an dernier et assure la responsabilité du Master recherche Espagnol. Parallèlement, je publie des essais et des romans. On verra par la suite.

Écrivaine, pourquoi publier tes ouvrages littéraires sous le pseudo Mérine Céco ?

Comme je me livre à deux formes d’écriture, scientifique et littéraire, et que j’ai commencé par l’écriture scientifique, Corinne Mencé-Caster représente pour moi celle qui a la plume scientifique. Si je lui avais demandé de prendre la plume littéraire, je crois qu’il y aurait eu dans l’exercice une forme de censure. D’où le choix du pseudonyme « Mérine Céco » pour mon écriture littéraire qui n’est autre que l’anagramme de Corinne Mencé.

Quel est l’ouvrage dont tu es la plus fière ?

C’est moins de la fierté que du bonheur. Je suis très heureuse d’avoir écrit « Pour une linguistique de l’intime. Habiter des langues (néo)romanes, entre français, créole et espagnol ».

C’est un livre où je concilie les deux formes d’écriture – scientifique et littéraire – et que j’ai écrit avec tendresse et émotion. Un livre qui parle de ma passion pour les langues, de mon amour du créole et des liens qui se créent de manière quasi instinctive entre les langues que l’on parle et les cultures qui leur sont associées.

« L’essentiel pour celles et ceux qui n’ont aucun pouvoir est d’avoir un rêve. Il est vrai qu’un seul rêve, sans aucun pouvoir d’être réalisé, ne transforme pas le monde et n’abat pas les murailles, mais il rend notre vie nettement plus supportable »

Première doyenne de la faculté de Lettres de l’UAG, l’ancienne université des Antilles et de la Guyane, présidente de l’Université. Quelle est la position sur ce « plafond de verre » qui limite les ambitions féminines ? Qu’est-ce qui, selon toi, constitue le grand frein aux ambitions des femmes ?

La première limite, ce sont les femmes elles-mêmes, en tant que victimes de l’éducation qu’elles reçoivent et qui les conduit à se mettre en retrait, à être dans le service aux autres et le don de soi. Beaucoup de femmes trouve naturel d’être l’assistance, l’attachée de…

La deuxième limite est sans doute la charge cognitive qui pèse sur les femmes quand elles sont mères, surtout dans les sociétés antillaises où les mères sont magnifiées. Elles craignent de sacrifier leur famille à leur ambition, ce que nombre d’entre elles vivent de manière coupable.

La troisième limite, c’est la peur d’évoluer dans un monde taillé pour les hommes, où le moindre faux pas sera chèrement payé.

Quel est ton féminisme ?

Je suis dans l’éco-féminisme. Je cherche un équilibre entre les hommes et les femmes, entre les hommes, les femmes et la nature, entre les cultures écrasantes et celles qui aimeraient bénéficier d’un peu de visibilité. La domination subie par les femmes est comparable à toutes les autres formes de domination et il serait illusoire de croire que l’on peut effacer un type de domination sans enrayer tous les autres.

« Pour apprendre à nous en aller, nous avons marché.
Nous avons traverser les collines, les vallées, les prés verts, avons admiré leur beauté. Mais nous ne sommes pas restés »
Rosario Castellanos, Los adioses

De quoi rêves-tu aujourd’hui ? Pour toi et les tiens ? Pour ton pays ? Pour le monde ?

Je rêve d’un monde un peu plus bienveillant où les divergences pourraient être abordées de manière sereine, sans insulte ni fracas. Un monde où on reconnaîtrait que les injustices subies sans discontinuer peuvent conduire au chaos et à la folie, un monde où il serait évident que nous devons nous regarder entre humains comme des êtres humains, à la fois merveilleux et faillibles, un monde où mon pays ne s’opposerait pas à ton pays ni au sien mais en serait une version autre, toujours perfectible.

Corinne Mencé - Femme - Prendre la parole - Oser - Être - Devenir - CAPITAINEs.
« Je cherche un équilibre entre les hommes et les femmes, entre les hommes, les femmes et la nature, entre les cultures écrasantes et celles qui aimeraient bénéficier d’un peu de visibilité« 

Pour aller plus loin

* Le talisman de la présidente
* La poétique de la langue créole dans les chansons du groupe Kassav’
* Mythologie du vivre femme – essai sur les postures et impostures féminines

Corinne conseille également ce lien, «  un article récent qui parle de tous mes romans  »