#OctobreRose – Carine : gravir une montagne après l’autre

Carine - Une - Femme - Octobre Rose - Escalade - CAPITAINEs. Carine - #OctobreRose 2021

Lorsque son traitement s’achève au printemps 2017, elle décide de gravir une autre montagne, la pyramide Vincent au Mont-Rose, dans les Alpes italiennes. 4215 mètres. Le quatrième sommet du pays. Un nouveau défi, une nouvelle « expérience physique ». C’était en septembre 2018. Elles étaient huit. Lorsque Carine Seyvecou, institutrice, parle de cette expérience, c’est de lien dont il est question, du lien « indéfinissable entre nous », de celui retrouvé avec son corps. Il est question d’essentiel aussi. L’essentiel oublié avant, obligé après.

Tu es cela

Bonjour Carine. Si tu devais te résumer en trois mots, lesquels choisirais-tu et pourquoi ?

« TAT TVAM ASI ». Cela signifie en sanskrit « Tu es cela », « ton être véritable est absolu », le soi intérieur et universel présent en chacun de nous, ici et maintenant.

Je pense que c’est essentiel dans notre monde actuel où l’on ne cesse de courir après le temps, où l’on projette sa vie sans profiter de l’instant présent. C’est lorsque le moment présent nous dit de lever le pied que l’on réalise la vraie préciosité des choses, des gens.

Tu as vécu ce que l’on nomme un « cancer de la femme jeune », avant 40 ans. Veux-tu raconter l’annonce de la maladie, ton ressenti, le traitement, les implications physiques, professionnelles, familiales  ?

C’est une annonce d’une grande violence, un choc émotionnel inexplicable, la sensation de prendre un immeuble sur la tête.

Ma première réaction a été : « Qu’est-ce que je vais dire à mes enfants ? » puis « Est-ce que je vais perdre mes cheveux ? ». On passe par un panel d’émotions : l’effroi, la colère, le doute, le « pince-moi et réveille-moi de ce mauvais rêve », l’incrédulité « ça ne peut pas m’arriver à moi ! » puis la peur de mourir…

Comment/ quoi leur dire alors que moi-même je ne savais pas ce qui m’arrivait, ce qui allait m’arriver ?

Parce qu’ensuite, il ne faut pas traîner.

On devient un VIP des rendez-vous médicaux interminables, « à faire en urgence » – imageries multiples, pose de portacath sous la clavicule pour injecter les produits chimiques pour commencer la chimio le plus vite possible. La vie ne tourne plus qu’autour de l’agenda médical et des rendez-vous paramédicaux pour préparer la suite. On est en mode survie, en pilote automatique. On marche sur un fil comme un funambule. On ne sait pas où est le bout et on ne sait pas quand on va basculer mais on y va. Parce qu’on n’a plus le choix. Professionnellement, on est arrêté du jour au lendemain. On part comme une voleuse, en un claquement de doigts.

Mes enfants étaient tout-petits. Comment/ quoi leur dire alors que moi-même je ne savais pas ce qui m’arrivait, ce qui allait m’arriver ? Et puis, on se met en mode combat, pour eux, avec la force qu’ils nous donnent. Toutes les trois semaines, on repart au front, avec «une armée de petits soldats », pour ne pas s’enfuir en courant de l’hôpital.

« Faire une ascension, c’est comme une guérison. On avance par petits pas. Parfois on doute, on se décourage. Et puis, on puise dans des ressources inespérées pour rebondir parfois plus haut que ce que l’on aurait pu imaginer ».

(Projet final : Mont Rose – un film d’Alexandre Lopez)

L’ascension. Quelles sont les émotions qui te reviennent immédiatement à l’esprit quand tu repenses à la préparation du projet, à l’ascension en elle-même, à l’arrivée au sommet du Mont Rose ?

Une joie immense. Un nouveau chemin qui s’ouvre. Un défi avec et pour la vie. J’ai pensé à toutes les femmes-courage que j’ai croisées sur ce chemin de guérison.

Carine Seyvecou - Octobre Rose - Femme seule - Montagne - CAPITAINEs.

Le yoga tient une place importante dans ta vie aujourd’hui. Cela a-t-il toujours été le cas ? Est-ce une manière de récréer le lien avec ton corps, de quêter l’équilibre après le tumulte ?

Oui. Je pratique le yoga depuis à peu près vingt-cinq ans. Avant la maladie, je pratiquais le yoga comme une activité bien-être. Depuis la maladie, je pratique le yoga de me réconcilier avec mon corps. C’est ce qu’il a permis.

« Le soi intérieur et universel présent en chacun de nous, ici et maintenant…
Je pense que c’est essentiel dans notre monde actuel où l’on ne cesse de courir après le temps, où l’on projette sa vie sans profiter de l’instant présent. C’est lorsque le moment présent nous dit de lever le pied que l’on réalise la vraie préciosité des choses, des gens ».

L’amour, l’amitié, le lien, la relation, le temps, l’espoir : faut-il nécessairement souffrir pour donner du sens à ces mots ?

Non, je ne pense pas.

Le traumatisme engendre un chemin de résilience qui permet de vivre ou revivre sa vie par d’autres chemins. J’aime l’allégorie de l’art Kintsugi qui est de considérer que, lorsqu’un objet précieux, par sa valeur ou sa signification, se brise, il faut soigneusement le réparer, mais ne pas chercher à masquer cette réparation. Au contraire, il faut la rendre belle et visible, puisqu’elle est désormais partie prenante de l’identité de l’objet. Dans le kintsugi traditionnel, on répare principalement des bols en porcelaine ou en céramique. On utilise pour cela une colle que l’on recouvre ensuite d’une laque à base d’or. On obtient alors des objets dont les fines cicatrices en or rehaussent la beauté et racontent un chapitre de leur histoire, et de celle de son propriétaire.

Le traumatisme engendre un chemin de résilience qui permet de vivre ou revivre sa vie par d’autres chemins.

Dans un article de la revue Kaizen – le numéro 33 -, Christophe André fait un parallèle de cet art traditionnel avec les humains « kintsugi » qu’il croise tous les jours en tant que psychiatre. « Des humains que la vie a cabossés, mais qui ont réussi à s’en remettre et qui n’en ont pas gardé d’amertume. Au contraire, qui ont progressé, qui se sont à la fois reconstruits et agrandis, améliorés et bonifiés…Ils ont recollés les morceaux de leur vie brisée : ils ont pleuré, ils ont travaillé à ne plus trop pleurer, puis à aimer à nouveau la vie et les humains ; et peu à peu leurs cicatrices psychiques se sont recouvertes de l’or de la bienveillance et de la sagesse, d’une certaine sagesse, celle que l’on retrouve souvent chez celles et ceux qui ont traversé un bout d’enfer. »

« J’espère que vous allez laisser les histoires, c’est-à-dire la vie, vous arriver, que vous allez travailler avec ces histoires issues de votre existence – la vôtre, pas celle de quelqu’un d’autre – les arroser de votre sang et de vos larmes et de votre rire, jusqu’à ce qu’elles fleurissent et que vous fleurissiez pleinement à votre tour. C’est là la tâche, l’unique tâche »
(Clarissa Pinkola Estes, Femmes qui courent avec les loups)

Qu’est-ce qui te semble essentiel ? De quoi rêves-tu ? A quoi rêves-tu ?

Se ressourcer en montagne, dans la nature. De se cogner à la vie. De profiter de sa beauté simple et complexe à la fois, franche et inatteignable parfois. Je rêve de continuer à rêver, je rêve à continuer de rêver. Comme a dit Coluche : “On croit que les rêves, c’est fait pour se réaliser. C’est ça, le problème des rêves : c’est que c’est fait pour être rêvé.”

Carine - Escalade - Femme - Octobre Rose - CAPITAINEs.

Projet final – Mont Rose
Le film