#Octobre rose – Ismahan : préciser les effets de la mastectomie sur la vie des femmes

#OctobreRose 2021 - Isamahan

#OctobreRose est ce mois consacré à la sensibilisation sur le cancer du sein. #CAPITAINEs s’intéressera à la manière dont se vit la maladie, dont elle se soigne, à ses conséquences, parmi les plus graves la ponction du corps de ces attributs qui font femme. Ismahan Soukeyna Diop-Barry est enseignante à l’université Cheikh Anta Diop, psychologue-clinicienne, conférencière et autrice. Elle s’est intéressée, dans sa thèse de doctorat, aux implications de l’hystérectomie et de la mastectomie chez les femmes sénégalaises. Entre étude sociologique et psychologique, Ismahan tente de saisir la réalité et la diversité des situations dans son pays. Elle porte sa pierre à l’édifice d’une femme nouvelle, consacrée par d’autres attributs que son corps, la sexualité ou la maternité.

L’étude des femmes est pour moi un département clé pour mieux comprendre la société d’aujourd’hui et lutter contre les préjugés.

Bonjour Ismahan. Si vous deviez vous décrire en trois mots, lesquels seraient-ils ?

Bonjour. Alors je dirai que je suis une femme, africaine et psychologue.

Pourquoi avoir choisi cette spécialité de la psychologie ? Pourquoi vous être orientée sur l’étude des femmes ?

La psychologie est un champ d’étude qui m’a captivée dès le lycée. Je me suis vite sentie attirée par son aspect humain, sa dimension scientifique. La recherche en psychologie a toujours été mon objectif, afin d’explorer, de mieux comprendre, d’interroger mon histoire personnelle et celle de l’humain en général.

La problématique du féminin et du maternel a été au centre de mes préoccupations de recherche tout au long de mon parcours. J’ai d’abord travaillé sur la dépression post-partum, puis sur les conséquences de l’hystérectomie et de la mastectomie avant d’aborder le féminin et le maternel à travers les mythes et contes africains.

L’étude des femmes est pour moi un département clé pour mieux comprendre la société d’aujourd’hui et lutter contre les préjugés.

Quelle place la psychologie occupe-t-elle dans la société sénégalaise ? Quelles évolutions envisagez-vous ?

Nous ne sommes encore que très peu de psychologues au Sénégal. Cela ne permet pas de mesurer réellement notre impact sur la société. Notre nouveau département de psychologie, fondé cette année à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, marque un pas essentiel dans l’évolution de ce métier, non seulement au Sénégal mais aussi dans la région. Cela permettra de former des professionnels de manière adéquate, qui pourront ensuite faire évoluer notre pratique et donner accès à des soins psychothérapeutiques à un nombre bien plus grand de bénéficiaires.

La femme au Sénégal, comme dans l’ensemble des pays de la région, occupe une place cruciale dans la société.
Les lois mises en place et les efforts réalisés pour maintenir les jeunes filles dans le système éducatif montrent à quel point la société sénégalaise compte sur la gente féminine pour prendre sa place légitime dans la prise de décision au plus haut niveau.

Votre thèse de doctorat s’intitule « Hystérectomie, mastectomie et statut de la femme au Sénégal ». Quel est ce « statut de la femme » au Sénégal ?

La femme au Sénégal, comme dans l’ensemble des pays de la région, occupe une place cruciale dans la société. Les lois mises en place et les efforts réalisés pour maintenir les jeunes filles dans le système éducatif montrent à quel point la société sénégalaise compte sur la gente féminine pour prendre sa place légitime dans les décisions au plus haut niveau.

L’évolution de la société et le mode de vie urbain favorisent l’indépendance financière et, de nos jours, les parents encouragent de plus en plus leurs filles à construire une indépendance financière.

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Comment avez-vous mené votre sujet de recherche ? Avez-vous rencontré des résistances ?

Au cours de cette recherche, j’ai rencontré et interviewé des femmes de différents horizons, pour la première fois entre une semaine et un mois après leur opération, et pour la deuxième fois, une année après. Cela m’a permis de comprendre les implications de ces opérations à court et long termes mais surtout d’observer comment ces femmes avaient pu perdre et reprendre le contrôle de leur corps. J’ai observé les mécanismes identificatoires qui ont été mis en œuvre pour autoriser cette évolution.

Les résistances étaient simplement celles de certaines femmes à participer à cette recherche, ce qui est légitime et naturel, car tout un chacun a sa vision de l’intimité.

On pourra parler d’avancée dans le statut de la femme lorsque qu’une femme conduira une étude sur les conséquences d’une maladie qui touche l’appareil reproductif masculin et arrivera à la mener à terme.

Comment les résultats de votre thèse ont-ils été reçus sur le terrain ? Comment a-t-elle permis de bouger les lignes en matière de sensibilisation aux cancers de l’utérus et du sein, ces maladies graves dont il est question ?

Cette recherche a donné naissance à un travail de conception pour lequel j’ai réalisé plusieurs groupes de paroles, au cours desquels des femmes ayant subi ces opérations, ont exprimé leurs représentations des conséquences au niveau personnel, professionnel et familial.

Nous avons réalisé un livret d’information sur les conséquences de ces opérations, et les ressources permettant de s’y préparer. Nous y avons aussi proposé quelques conseils adressés aux proches pour mieux comprendre les besoins des patientes. Ce livret est maintenant offert dans plusieurs structures de santé publiques et privées ainsi que dans deux associations de soutien.

En introduction de votre thèse, vous notez l’importante « blessure narcissique chez la femme sénégalaise du fait du rapport au corps spécifique de cette culture », blessure qui a « un impact sur les rapports que la femme entretient avec son entourage et en particulier avec l’homme ». Cette blessure devrait interpeller tant l’homme que la femme. Est-ce le cas ? Pourquoi, selon vous ?

Tout à fait. Dans le contexte où les femmes ont été opérées d’hystérectomie et/ou de mastectomie, le symbolisme culturel du maternel et du féminin occupe une place essentielle dans le schéma corporel et l’identité. La représentation d’un genre dans la société est surtout définie en lien avec l’autre et donc, le féminin est forcément défini en paradoxe avec le masculin. La démarcation sur le corps est renforcée par les traditions, à travers les rites de passages, pour lesquels les techniques de corps varient en fonction du genre. L’hystérectomie et la mastectomie interrogent la femme sur son identité, mais aussi l’homme sur son rôle.

L’hystérectomie et la mastectomie interrogent la femme sur son identité, mais aussi l’homme sur son rôle.

Le fait même que cette thématique fasse désormais l’objet d’une thèse, n’est-ce pas là l’expression d’une évolution quant au « statut des femmes » ?

C’est un choix féminin fait par une femme. Cela peut montrer la préoccupation d’une partie de la population sur cette thématique.

On pourra parler d’avancée dans le statut de la femme lorsque qu’une femme conduira une étude sur les conséquences d’une maladie qui touche l’appareil reproductif masculin et arrivera à la mener à terme. À ce moment, on pourra considérer que nous sommes jugées légitimes dans tous les domaines de la connaissance, que les hommes participant à cette étude nous verront comme des professionnelles et non simplement comme des femmes.

En tant que femme mon objectif est de pouvoir maintenir un équilibre satisfaisant entre ma vie de famille et ma vie professionnelle, tout en allant au plus loin de mes capacités.

Qu’est-ce qui, en la matière, vous donne des raisons d’espérer un passage de la « femme-corps » à la « femme-être ». Comment ne pas, sur ce chemin, perdre la voix des traditions, conserver son authenticité ?

Je pense que les différentes représentations sont parallèles et non si clairement différenciées.

Ce que cherchait à mettre en évidence cette étude, c’était justement comment l’être était imprimé et façonné dans le corps, à travers les techniques de corps et le marquage social. La société évolue et la tradition s’actualise dans de nouveaux modes de vie. La transmission continue à se faire même de manière insidieuse. La question de l’authenticité ne doit plus se poser. Chaque génération apporte une nouvelle perception de la tradition tout en la transmettant. Il arrive que le signal se perde. Les aléas de la vie nous obligent à en tenir compte (mariage, décès, baptême, maladie, etc.)

Pourriez-vous nous dire quelques mots de Tampsy Optoa, une autre action dans laquelle vous êtes engagée, en tant que psychologue ? Quels en sont les contours ? Quels en sont les objectifs ?

Tampsy veut dire Tales and African Mythology Psychotherapy, en français, cette méthode est appelée Optoa pour Outil Psychosocial de Tradition Orale Africaine. C’est une méthode bimodale d’utilisation du conte africain en psycho-éducation et en psychothérapie.

D’une part, il s’adresse aux travailleurs sociaux, qui peuvent l’utiliser comme méthode de psycho-éducation afin d’accompagner les personnes présentant des difficultés de santé mentale vers les structures de soin appropriées et favoriser l’information et la communication au sein du groupe familial. Dans ce contexte, Tampsy Optoa est utilisé comme une méthode conversationnelle communautaire, visant à favoriser la discussion au sujet de la maladie mentale, et l’échange pour mieux exprimer et comprendre ses enjeux. D’autre part, il s’adresse aux psychologues, qui peuvent l’utiliser comme support projectif pou accueillir et interpréter les associations de leurs patients, aborder les problématiques suscitées, sous l’angle du conte et de l’identification aux personnages.

Son matériel est composé de trois contes en images que les patients sont supposés commenter, au sujet desquels des conversations peuvent être élaborées afin d’aborder les thèmes de la santé mentale.

La société évolue et la tradition s’actualise dans de nouveaux modes de vie. La transmission continue à se faire même de manière insidieuse. La question de l’authenticité ne doit plus se poser. Chaque génération apporte une nouvelle perception de la tradition tout en la transmettant.

De quoi rêvez-vous, en tant qu’enseignante ? En tant que psychologue ? En tant que femme ?

En tant qu’enseignante et psychologue, j’ai hâte que des étudiants diplômés de notre nouveau département, soient prêts à exercer au Sénégal et dans la région, afin de pouvoir réellement apporter un changement dans la société, sur la représentation de la santé mentale et du bien-être.

En tant que femme mon objectif est de pouvoir maintenir un équilibre satisfaisant entre ma vie de famille et ma vie professionnelle, tout en allant au plus loin de mes capacités.

Pour aller plus loin


Thèse – « Hystérectomie, mastectomie et statut de la femme au Sénégal »

Livre – African mythology, femininity and maternity