Isabelle R-B : observer l’évolution et la diversité des familles

Isabelle Robert-Bobée - Familles monoparentales - INSEE Focus - Crédit photo : INSEE

« En France, en 2020, huit millions de familles résident avec au moins un enfant mineur à la maison. Une sur quatre est une famille monoparentale ». La dernière enquête INSEE Focus est parue le 13 septembre 2021. Elle confirme que si la famille dite traditionnelle reste la plus fréquente, d’autres modèles émergent. Elle confirme qu’il vaut mieux être dans la norme. Si les chiffres ne mentent pas, disent-ils toutes les vérités ? Racontent-ils toutes les histoires ? Est-ce leur rôle ? Isabelle Robert-Bobée est cheffe de la division des études démographiques. Elle a dirigé cet ouvrage avec deux autres membres de son équipe, Elisabeth Algava et Kilian Bloch.

Bonjour Isabelle. Comment s’envisage ce type d’étude sur les familles ? Dans quels objectifs ?

L’Insee décrit les situations familiales et leur évolution. Cela fait partie des travaux définis notamment par le CNIS (conseil national de l’information statistique, lieu de concertation et d’échanges sur l’information statistique) et permet de répondre à la demande sociale exprimée sur ces thématiques.

L’Insee publie des études sur la résidence alternée des enfants, sur la diversité des situations des couples avec une étude sur les couples de même sexe, les familles nombreuses, les situations conjugales (mariages, pacs, unions libres).
Un panorama plus complet a été dressé dans un ouvrage publié fin 2015, consacré aux études et statistiques sur les familles.

Pour pouvoir dénombrer et décrire les familles, l’Institut réalise, par exemple, des enquêtes statistiques auprès d’un échantillon représentatif de la population, tous les ans, comme le recensement ou à intervalles réguliers, pour des enquêtes plus détaillées. Il dresse ainsi régulièrement un portrait statistique des familles, comme cela a été le cas début 2020, avec un Portrait des familles de 2018, qui faisait suite à de nouvelles données disponibles dans le recensement de la population.

Le questionnaire du recensement a, en effet, été enrichi en 2018 pour recueillir les liens de type parents-enfants qui unissent des habitants d’un même logement. Cet enrichissement permet de différencier les situations familiales selon que les enfants résident avec un seul ou leurs deux parents au domicile.

L’Insee peut ainsi dénombrer et caractériser trois types de familles : familles recomposées, lorsqu’il y a dans le logement un couple et au moins un enfant né d’une union précédente ; familles dites « traditionnelles », lorsqu’il y a dans le logement un couple et uniquement des enfants qu’ils ont eus ensemble ; familles monoparentales, lorsqu’un parent réside sans conjoint avec des enfants au lieu de deux (couples avec enfants/ familles monoparentales). Cela permet de mieux prendre en compte la diversité des situations familiales du fait des séparations des unions. Cela permet également des études sur les familles au niveau local (par département notamment, comme cela est le cas d’ans l’étude de début 2020) et plus seulement national.

L’Insee peut ainsi dénombrer et caractériser trois types de familles (familles recomposées, lorsqu’il y a dans le logement un couple et au moins un enfant né d’une union précédente; familles dites « traditionnelles » lorsqu’il y a dans le logement un couple et uniquement des enfants qu’ils ont eus ensemble ; familles monoparentales, lorsqu’un parent réside sans conjoint avec des enfants) au lieu de deux (couples avec enfants ; familles monoparentales).

Toujours pour mieux décrire la diversité des situations familiales, l’Insee publie des études sur la résidence alternée des enfants, sur la diversité des situations des couples avec une étude sur les couples de même sexe, les familles nombreuses, les situations conjugales (mariages, pacs, unions libres). Un panorama plus complet a été dressé dans un ouvrage publié fin 2015, consacré aux études et statistiques sur les familles.

L’Institut a souhaité, par la publication de l’étude du 13 septembre, actualiser les constats dressés sur les situations familiales, faisant suite à l’étude parue début 2020 (Types de familles) mais aussi à celle, plus ancienne, sur les familles nombreuses.

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La grande conclusion de cette étude semble l’accroissement du nombre de familles monoparentales. Quelles en sont les caractéristiques nouvelles ?

L’étude confirme des tendances de fond observées depuis plusieurs années, notamment la hausse des familles monoparentales.

Cette hausse se poursuit. En 2020, 25 % des familles avec au moins un enfant mineur au domicile est une famille monoparentale. Résider sans conjoint et avec des enfants au domicile est en hausse de trois points par rapport à 2011. Ces familles sont plus confrontées à des situations de pauvreté que les familles comprenant un couple. Comme en 2011, quatre enfants sur dix en famille monoparentale vivent sous le seuil de pauvreté monétaire. Ce constat était déjà dressé en 2011. La pauvreté est la plus fréquente quand le mono-parent n’exerce pas d’emploi.

« Entre 2011 et 2020, la part des familles traditionnelles diminue (-3 ponts), alors que celle des familles monoparentales (+3 points). La part des familles recomposées restent stables »

L’autre constat est cette différence de condition matérielle entre familles dites traditionnelles, familles monoparentales et familles nombreuses. Peut-on y voir une faille ou une inadaptation des politiques familiales ?

Cette étude met, en effet, en évidence la précarité financière plus forte dans les familles monoparentales et les familles nombreuses. Elle montre un lien fort entre la précarité financière et la situation vis-à-vis de l’emploi, pour les familles monoparentales, mais aussi pour les couples avec enfants.

En 2018, dans 6 % des couples avec enfant(s), aucun adulte n’a d’emploi. Le taux de pauvreté est alors très élevé – 71 % des enfants sont alors pauvres, contre 5 % quand les deux adultes ont un emploi. Dans un tiers des familles monoparentales, le parent n’a pas d’emploi. La pauvreté des enfants y est alors de 77 % contre 23 % quand le parent a un emploi.

Dans les familles nombreuses, la pauvreté est la plus marquée lorsqu’il y a quatre enfants ou plus au domicile. Dans ces familles avec quatre enfants ou plus, le taux d’emploi des femmes est nettement plus faible que lorsqu’il y a un ou deux enfants.

En 2020, 18% des familles monoparentales sont des pères résidant avec leurs enfants. Ils vivent avec moins d’enfants que les mères de familles monoparentales (…). Ils sont moins souvent en situation de pauvreté (…) Quand ils sont en emploi, les pères de famille monoparentale sont aussi plus souvent cadres que les mères.

Votre étude inclut-elle les territoires dits d’Outre-mer ?

L’étude inclut les DOM (Départements d’Outre-Mer), hors Mayotte, les données utilisées dans cette étude n’étant pas disponibles pour ce département. La monoparentalité est beaucoup plus fréquente en Guadeloupe et en Martinique où plus de la moitié des enfants mineurs vivent dans une famille monoparentale, comme le montrait l’étude publiée début 2020. En Guyane, c’est un enfant sur deux. Elle l’est aussi, dans une moindre mesure, à la Réunion (près de quatre enfants mineurs sur dix vivent en famille monoparentale) et à Mayotte (un sur trois).

Quelles disparités géographiques, socio-économiques révèlent encore ces statistiques ? Où se situe la France par rapport à ces voisins européens ?

L’étude dresse un constat au niveau national. D’autres études de l’Insee, notamment celle publiée début 2020, dressaient aussi un panorama local, avec des statistiques et analyses par départements et des études réalisées dans chaque région sur les constats régionaux.

Concernant la situation de la France par rapport à ses voisins européens, elle se situe parmi les pays où la part des familles monoparentales est élevée. Cette part est proche de ce qui est observé dans la plupart des pays d’Europe du Nord. Elle est légèrement moins fréquente qu’au Royaume-Uni ou en Irlande.

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Une famille recomposée ne redevient-elle pas, de fait, une famille traditionnelle ? Pourquoi faire la différence ?


Dans cette enquête, les familles sont décrites en fonction des liens qui unissent des personnes résidant habituellement dans le même logement. Dans ce cadre, une famille recomposée comprend, par définition, un couple résidant ensemble et au moins un enfant né avant l’union résidant avec eux.

Dans une famille recomposée sur deux, il y a aussi des enfants nés dans l’union actuelle. Lorsque les enfants grandissent, les enfants nés avant l’union, les plus âgés, vont en général quitter le domicile en premier. Il ne restera alors dans le logement que le couple et les enfants nés dans l’union. La famille, telle que décrite par l’étude, passera d’une famille recomposée à une famille dite « traditionnelle », définie ici comme un couple résidant uniquement avec des enfants qu’ils ont eus ensemble.

Familles recomposées et familles « traditionnelles » ne sont pas des notions redondantes. Elles ont en commun d’être constituées d’un couple et d’enfants, mais s’en différencient par leur histoire.

S’il y a séparation, la famille recomposée peut aussi devenir une famille monoparentale, ou une personne seule sans enfant (s’il n’y a pas d’enfant au domicile). Au fil du temps, adultes et enfants peuvent vivre dans les trois types de familles, il y a donc beaucoup de transitions possibles.

Familles recomposées et familles « traditionnelles » ne sont donc pas des notions redondantes. Elles ont en commun d’être constituées d’un couple et d’enfants, mais s’en différencient par leur histoire.

L’étude montre bien les différences entre ces situations familiales : des familles de taille plus grande pour les familles recomposées, lorsqu’il y a dans le logement des enfants nés d’une union antérieure d’un des conjoints et des enfants du nouveau couple, et une taille proche de celle des familles « traditionnelles » lorsqu’il n’y a pas d’enfants du couple. La différence sur la taille des familles ressort aussi sur la pauvreté, l’emploi, la suroccupation des logements.

Famille monoparentale ne signifie pas « solitude » absolue (isolement relatif, conjoints résidant dans des logements différents, solidarité intergénérationnelle, relations de voisinage…), la monoparentalité semblant, par ailleurs, transitoire pour évoluer vers une famille recomposée…


Les études précisent bien la définition retenue : il s’agit de personnes résidant sans conjoint dans le logement et avec des enfants dans le logement.

Cela ne préjuge pas de la place de l’autre parent qui peut être présent matériellement ou affectivement dans la vie de son ou ses enfants, et plus généralement des relations sociales ou familiales de ces familles. De surcroît, la monoparentalité est effectivement une situation transitoire, comme le montre l’étude de l’Insee de 2015 sur l’ancienneté de ces familles.

Quelles nouvelles classifications pourraient-on imaginer pour s’inscrire au plus près de réalités familiales mouvantes, tellement imbriquées ?

Le CNIS (conseil national de l’information statistique, lieu de concertation et d’échanges sur l’information statistique) a défini une nomenclature pour mieux prendre en compte les réalités des familles en lien avec les séparations des couples. L’Insee, grâce à l’enrichissement du questionnaire du recensement en 2018, a enrichi la connaissance de la diversité des familles en lien avec les séparations d’union, que ce soit par une meilleure approche et description de la résidence des enfants de parents séparés ou la définition de trois types de familles au lieu des deux étudiés jusque-là (cf. question 1).

Pourquoi l’étude ne propose-t-elle pas, outre la « pauvreté monétaire », le taux de scolarisation, les relations de voisinage, l’état de la vie sociale des familles ?

L’étude est publiée sous un format court (Insee Focus). Il est donc nécessaire de définir les angles abordés qui ne peuvent pas couvrir tous les domaines. Elle se base sur deux sources de données : le recensement – pour compter et décrire les familles – et l’enquête sur les revenus fiscaux et sociaux (ERFS) – pour décrire la pauvreté monétaire. Il s’agit de dresser un panorama chiffré des grands constats et évolutions.

D’autres études abordent des angles différents, comme la sociabilité (voir Bibliothèque Epsilon). Dans l’ouvrage sur la famille de 2015, cité et référencé plus haut, de nombreuses fiches thématiques dressent un panorama plus complet des familles.

Quelles perspectives augurent ces évolutions, selon vous ?

L’Insee dresse un panorama des situations familiales aujourd’hui et des grandes évolutions par rapport aux années passées. Il n’y a pas de projections dans cette étude sur le futur.

Pour 66 % des enfants des familles « traditionnelles », leur famille est propriétaire du logement. C’est nettement plus que pour les enfants des familles recomposées (50 %) et surtout que pour ceux vivant en familles monoparentales (29 %). Ces derniers vivent plus fréquemment que les autres dans un logement social (37  %).

Comment recevez-vous, en tant que statisticienne, les conclusions qui en sont tirées ?

L’étude publiée le 13 septembre confirme les grandes tendances observées depuis plusieurs années. Les statistiques établies pour l’année 2020 confirment la hausse des familles monoparentales et la baisse des familles « traditionnelles ». Elle confirme aussi la plus grande précarité des familles monoparentales par rapport aux autres situations familiales comprenant un couple.

Photo de Askar Abayev sur Pexels.com

Insee Focus n°249, paru le 13 septembre 2021