Adriana/Colombie: craindre que l’histoire ne se répète, encore et encore

Adriana aux collines de Montserrate, Bogota

Nous nous connaissons depuis plusieurs années et nos retrouvailles – Adriana jongle entre différents espaces de vie – sont toujours de belles rencontres, simples et légères. Inquiète, pour elle et les siens, je lui ai demandé des nouvelles de son pays, la Colombie. Elles ne sont pas bonnes. Depuis longtemps. Trop longtemps. Adriana s’inquiète aujourd’hui de la recrudescence, signalée, des agressions sexuelles faites aux femmes. Témoignage.

La situation en Colombie est grave.

Depuis plus d’un mois, des manifestations se multiplient partout dans le pays[1] , dans les petites et les grandes villes.  Ces manifestations sont le résultat de l’augmentation de la pauvreté au sein de la population colombienne l’année dernière.

La peur et la pauvreté

Chez les jeunes qui sortent dans les rues, il y a de la rage, de l’impuissance et un énorme désespoir face à un futur incertain.  Mais il y en a aussi d’autres acteurs qui prennent part à ses manifestations : les organisations autochtones et les travailleurs de l’économie informelle.

Un gouvernement indolent qui refuse d’écouter et qui oppose violence et répression brutale

 La crise sanitaire en a été le détonateur mais il s’agit surtout d’une réaction désespérée face aux réformes politiques proposées par l’État colombien – une reforme des impôts et la privatisation encore plus sévère du système de santé. Face à cette réaction, le gouvernement indolent refuse d’écouter et oppose, en revanche, une violence et une répression brutale.  Il ne s’agit pas seulement du déploiement de la police spéciale armée (l’ESMAD)[2], mais aussi de la présence de toute une structure paramilitaire bien installée dans les villes et tolérée (épaulée ?) par l’État (Cali en est l’exemple).

Déjà vu

On assiste à un déjà vu qui rappelle tous les démons du conflit armé : assassinats de sang-froid, détentions arbitraires, disparitions, tortures, absence de procédures légales. Pour compléter le tableau, il y a aussi la dégradation de biens publics, résultat de l’action de certains individus qui cherchent à délégitimer la protestation comme forme d’expression.

C’est triste de constater que la transgression de l’un des espaces les plus intimes de l’être humain constitue encore et toujours une arme de guerre

Dans ce scenario de violence qui tend encore à se dégrader, la Commission interaméricaine des Droits de l’Homme, en visite officielle en Colombie, a alerté, entre autres sujets, sur le nombre d’agressions sexuelles commises majoritairement contre les femmes[3]. C’est triste de constater que la transgression de l’un des espaces les plus intimes de l’être humain constitue encore et toujours une arme de guerre[4]. Cette transgression a aussi pour but d’empêcher la participation des femmes dans ces espaces publics. En Colombie, c’est malheureusement une histoire qui ne cesse de se reproduire et qui englobe d’autres domaines comme l’exercice du journalisme[5].

La situation en Colombie est grave.

Ces manifestations émergent comme un ras-le-bol généralisé devant le triste constat de l’indifférence du gouvernement national, de la méconnaissance de ses dirigeants – à commencer par le Président – de l’ampleur de la crise sociale et économique dans laquelle se trouve le pays. Cette indifférence et cette méconnaissance sont d’une grande violence. La situation que les habitants des zones rurales de la Colombie vivent depuis plus de trente ans (oubliés par le gouvernement) s’est étendue aujourd’hui aux grandes villes.

Encore et encore ?

 En tant que colombienne, en tant que membre d’une famille de classe moyenne, en tant que femme, en tant que juriste qui plaide pour le respect des droits, en tant que citoyenne, enfin, qui craint que l’histoire ne se répète encore et encore, face à l’absence d’une volonté politique, cela me touche profondément. Pour endiguer cette spirale de violence, la seule solution est que le gouvernement ouvre enfin la voie à une concertation nationale, avec la participation des répresentant.e.s de tous les secteurs d’activité ainsi que de la communauté internationale.

Ce dialogue s’avère incontournable au sein d’une démocratie.


Je le souhaite vivement. Pour éviter que la société colombienne ne se polarise davantage, nous devrions tout.e.s tendre en ce sens et espérer nous faire entendre.

Adriana Munoz, Juriste et sociologue


[1] Selon la Fondation Paz y Reconciliación, le 28 avril 2021, pour la première journée de manifestations, pas moins de 564 municipalités du pays se sont mobilisées. Source : Rollingstone.com. Consulté le 08 juin 2021.

[2] Avec l’usage, bien controversé, de l’arme dite « Venom », sorte de lance-grenades capable de lancer 14 projectiles en une fois. Plus de 800 cas de personnes blessées -certaines ont perdu l’usage d’un œil – ont été recensées par le Défenseur des droits.

[3] Dans un article paru dans le journal El Espectador du 7 Juin 2021, signé par la journaliste Natalia Herrera, selon la plateforme GRITA, sur 35 plaintes pour agressions sexuelles, 61% ont été subies par des femmes et 39 % par des hommes. Voir https://www.elespectador.com/investigacion/las-nueve-practicas-sistematicas-de-la-policia-contra-manifestantes-en-el-paro-nacional-entregadas-a-la-cidh/

[4] Deux exemples récents à cet égard : le cas d’une jeune fille qui s’est suicidée suite à des attouchements commis par membres de la police nationale lors d’une manifestation dans la ville de Popayán ainsi que celui d’une femme, membre de la police de Bogotá, agressée par un groupe d’individus qui a pénétré violemment le poste.

[5] L’affaire de violences sur la journaliste Jineth Bedoya par des membres d’un groupe paramilitaire à la fin des années 1999 a été porté devant la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme en 2016. Voir https://www.bbc.co.uk/programmes/p0139wl2, consulté le 08 Juin 2020.