Elodie – Désobéir pour le meilleur

Photo prise à Paris le 07 juin 2021 par Basile Mesré-Barjon. Tous droits réservés

Plus jeune, elle rêvait d’être journaliste pour témoigner des injustices d’une société de plus en plus fractionnée. La vie l’a menée à l’activisme écologiste, finalement pas si loin de ses ambitions premières. Elodie Nace est porte-parole d’ANV – Action non-violente – COP 21 et d’Alternatiba. Elle construit avec Front de mères une maison populaire dans le secteur de Bagnolet/Montreuil parce qu’« Ensemble, nous sommes une force immense ».

Mon rêve le plus fou, c’est celui d’un monde juste, égalitaire, dans lequel chacun.e aurait sa place et où l’on n’aurait pas à craindre des changements climatiques.

Aujourd’hui, au moment où nous échangeons, quels mots te définissent le mieux ?


Activiste, désobéissante parfois. Je lutte au quotidien pour la justice climatique et sociale.


Où résident les plus grandes injustices aujourd’hui ?


Quand on commence à s’intéresser à ces sujets, on se rend compte non seulement que les injustices sont partout, mais qu’elles sont souvent liées. Ce qui est logique car on vit dans un système basé sur la domination d’une minorité qui souhaite à tout prix garder son pouvoir. C’est ce même système – capitaliste, productiviste, patriarcal, raciste – qui a exploité des hommes et des femmes pendant des siècles et qui épuise les ressources de la Terre. Les injustices sociales et environnementales sont souvent liées. Plus jeune, je n’avais pas conscience de tout ça. C’est la lecture du livre de Naomi Klein, “Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique” qui m’a fait réaliser que ce n’était pas un hasard si une poignée de multinationales et de décideurs politiques et économiques concentrent l’ensemble des richesses mais sont aussi responsables des désastres environnementaux et de l’accroissement des émissions de gaz à effet de serre. Ce n’est pas un hasard qu’une entreprise comme Amazon ne paie pas ses impôts, maltraite ses employé.es, détruit des emplois locaux et a un impact terrible sur le climat, et tout ça avec la bénédiction de la majorité des gouvernements.

Le combat écologique, c’est une lutte pour notre avenir mais c’est aussi une lutte pour la dignité de notre présent.
C’est pour ça qu’elle concerne tout le monde.


Aujourd’hui, avec Alternatiba et Action Non-Violente COP21, nous luttons pour dénoncer ces responsables mais aussi pour développer des alternatives et porter la vision d’une société juste, égalitaire et soutenable. Pour nous, la lutte contre le changement climatique est aussi une opportunité de redéfinir notre relation au vivant ou encore les rapports de domination qui sont encore à l’œuvre aujourd’hui.


Existe-t-il une écologie des pays dits du Nord et un combat écologiste dit du Sud ? Comment s’articule le mouvement écologiste autour de ces différences  ?


Je ne sais pas si je le définirais comme tel. Ce qui est certain, c’est qu’il y a un enjeu global pour le combat écologiste, qui se retrouve à la fois dans les pays dits du Sud et du Nord, à rendre visible les luttes menées par les personnes en première ligne du dérèglement climatique, celles qui subissent de plein fouet les catastrophes climatiques mais aussi la spoliation de leurs ressources ou des désastres environnementaux liés à l’activité industrielle.

Pour nous, la lutte contre le
changement climatique est aussi une opportunité de redéfinir notre relation au vivant ou encore les rapports de domination qui sont encore à l’œuvre aujourd’hui.

Cela dit, il est évident que certaines zones de la planète sont davantage frappées par les conséquences du changement climatique. Le combat des populations sur place est donc un combat de survie et non plus un combat pour les générations futures. C’est aussi notre rôle d’être solidaires de ces luttes.

La démocratisation de l’écologie passe-t-elle nécessairement par l’émergence
de « figures », de visages porteurs de sens ?


On a besoin d’incarner la lutte. La bataille climatique ne peut se résumer à des chiffres abstraits, des questions de températures ou de graphiques. Le changement climatique impacte concrètement des vies humaines. On a besoin de s’identifier à des personnes proches de nous, qui nous ressemblent parce qu’elles viennent de notre quartier ou parce qu’elles ont une histoire semblable à la nôtre. Ou encore parce que leur combat particulier relève de l’universel. D’où la nécessité de faire émerger des figures aux profils différents. C’est un travail qu’on essaye de faire, de donner davantage la parole aux personnes concernées, que ce soient les parents qui luttent contre la pollution que subissent leurs enfants à Paris, de l’autre côté du périphérique ou les raffineurs de pétrole de Grandpuits en Seine et Marne, qui subissent un plan social de la part de Total.

Le combat écologique, c’est une lutte pour notre avenir mais c’est aussi une lutte pour la dignité de notre présent. C’est pour ça qu’elle concerne tout le monde.

On a besoin de s’identifier à des personnes proches de nous, qui nous ressemblent parce qu’elles viennent de notre quartier ou parce qu’elles ont une histoire semblable à la nôtre. Ou encore parce que leur combat particulier relève de l’universel.
D’où la nécessité de faire émerger des figures aux profils différents


Tu as récemment participé à La rencontre des justices, de quoi s’agit-il ?


La Rencontre des Justices, c’est le point de rencontre de plusieurs mondes : celui de militant.es écologistes, féministes ou anti-racistes, des entrepreneur.euses sociaux, qui porte une vision d’une société écologique et solidaire en vue des échéances électorales de 2022 et au-delà.

En octobre 2020, j’ai été invitée à participer à cette première Rencontre pour une table-ronde qui rassemblait de nombreux organisateur.rices de grandes Marches qui avaient marqué la société ces dernières années : les Marches pour le climat, mais aussi les mobilisations Gilets jaunes, féministes, contre l’islamophobie, contre les violences policières, pour le droit au logement, contre la réforme des retraites.

C’était très fort de se retrouver avec toutes ces personnes qui organisent les luttes, créent des rapports de force pour faire évoluer la société.

Personnellement, je crois beaucoup en la force de la mobilisation sociale et citoyenne. Si elle ne parvient pas toujours à “gagner”, elle permet de se rassembler, de se donner de la force et de l’énergie, de créer des ponts et d’envoyer des messages forts de changement.

Avec Fatima Ouassak (Front des mères) et Gabriel Mazzolini (Alternatiba) Crédit photo: Tristan Saramon


Quel est l’objectif de Verdragon, la Maison d’Ecologie Populaire sur
laquelle Alternatiba travaille de concert avec Front de mères  ?

On est très fier·es de ce projet. C’est la concrétisation de deux ans et demi de travail, depuis notre première rencontre avec Fatima Ouassak à l’automne 2019. Notre ambition, c’est de créer un lieu inédit, la première Maison de l’Ecologie Populaire à Bagnolet, avec l’espoir que ça inspire partout en France et peut-être dans le monde entier ! C’est un vrai terrain d’expérimentation qu’on propose : parler et faire vivre l’écologie du point de vue des habitant.es des quartiers populaires. On va y expérimenter pas mal de choses, des ateliers pratiques autour de l’alimentation à des conférences avec des scientifiques. Cette alliance Alternatiba et le Front de mères et la réalisation de ce projet, c’est pour nous un vrai pied de nez aux discours pessimistes ambiants : malgré le Covid, on a réussi à créer ce lieu. On compte bien le faire vivre longtemps ! Pour ça on a lancé un financement participatif pour pouvoir réaliser les travaux d’aménagement et on organise l’inauguration ce dimanche : vous êtes bien sûr invité.es !

« Visibiliser les luttes. Mêmes celles qui ne sont pas nommées comme telles »
(Extrait du podcast Point de bascule)

L’Etat, les structures politiques te semblent-t-ils l’unique moyen de rassembler les luttes pour les transformer en un projet démocratique ?


Ce que l’on constate c’est d’un côté un fort désaveu envers les élu.es et les partis politiques, et de l’autre une aspérité à se réapproprier notre place de citoyen.ne dans les décisions qui nous concernent. On ne peut plus seulement compter sur les structures politiques, voter tous les 5 ans et prendre son mal en patience en attendant. On a besoin de réinventer d’autres façons de prendre part à la vie de notre cité.
En ce sens, la mobilisation citoyenne est pour moi essentielle, notamment dans l’implication au niveau local : pour créer nos propres projets alternatifs, se réapproprier l’espace public, créer des liens sociaux… Et puis parfois, quand on n’est plus entendu.es, quand on a essayé tous les moyens légaux, il nous reste la désobéissance civile, cet outil conceptualisé par Henry David Thoreau, soit le refus de se soumettre à une loi jugée injuste, aussi légale soit-elle. Nous menons des actions de désobéissance civile, lorsqu’on décroche des portraits présidentiels dans les mairies pour dénoncer l’inaction climatique et sociale d’Emmanuel Macron ou quand on s’introduit sur la piste de l’aéroport de Roissy- Charles de Gaulle pour s’opposer, avec nos corps, à la construction d’un nouveau terminal, une véritable bombe climatique (le projet a été abandonné depuis).

Personnellement, je crois beaucoup en la force de la mobilisation sociale et citoyenne. Si elle ne parvient pas toujours à “ gagner”, elle permet de se rassembler, de se donner de la force et de l’énergie, de faire des ponts, et d’envoyer des messages forts de changement.

Comment envisages-tu, envisagez-vous, les échéances électorales (Régionales, Présidentielles) à venir ?


Nous entrons dans une année critique et franchement, ce qu’on voit n’est pas rassurant du tout. Le climat global est très inquiétant : le spectre sécuritaire est une fois de plus agité par de plus en plus de responsables politiques et les idées d’extrême droite sont de plus en plus présentes dans les médias. C’est terrible car on n’est pas dupes de l’instrumentalisation de ces sujets à des fins électorales. À côté de ça, on ne parle absolument pas des sujets essentiels : comment mettre en place des mesures pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre d’au moins 55% (objectif européen, alors que les scientifiques préconisent déjà une baisse de 65%) tout en garantissant que les coûts de la transition écologique ne reposent pas sur les populations les plus précaires, mais sur les principaux responsables ? Comment assure-t-on la transition des emplois dans les secteurs les plus polluants ?

En ce sens, la Loi Climat qui est en passe d’être votée (actuellement au Sénat) et l’ensemble des mesures prises sous le mandat d’Emmanuel Macron ne répondent pas du tout à l’urgence climatique et sociale, et au contraire contribuent à l’accentuer.

Basile Mesré-Barjon. Tous droits réservés
Photo prise à Paris, le 09 mai 2021 par Basile Mesré-Barjon. Tous droits réservés

Notre rôle en tant que mouvement social est de nous assurer que ces sujets soient mis sur la table. Nous contribuons à rappeler, via de grandes mobilisations ou des actions directes, que le changement climatique est l’une des préoccupations premières des Français.es et l’enjeu du siècle pour des milliards de personnes sur Terre. Nous ne lâcherons pas les candidat.es pour qu’ils et elles ne l’oublient pas.

« Le bonheur du collectif l’a emporté sur le reste »

Comment couples-tu vie militante et vie personnelle ?


Parfois la ligne entre les deux est très très fine ! J’ai la chance de militer aux côtés de personnes incroyables, inspirantes et d’une incroyable bienveillance, ça aide beaucoup. J’ai trouvé aussi une force incroyable dans le militantisme : ça m’a beaucoup appris sur moi et permis de vivre des moments dingues ! J’ai aussi appris à me préserver en prenant du temps pour souffler et récupérer de l’énergie, c’est vraiment essentiel.


Qu’est-ce qui, au quotidien te rend heureuse ?


J’ai beaucoup de joie à faire ce que je fais. J’ai la chance de pouvoir rencontrer beaucoup de personnes qui ont pris conscience de la nécessité de changer de voie et qui souhaitent agir. C’est très fort de se retrouver entourée de cette énergie positive.


En quoi trouves-tu de la beauté aujourd’hui ?


Dans le visage de celles et ceux qui m’entourent. Dans la force qu’on puise en menant une action de désobéissance civile, en se réappropriant nos territoires et notre pouvoir de citoyen. On ressent des émotions très fortes, de l’adrénaline au dépassement de soi, à la joie et à la force d’être ensemble. C’est une forme de beauté à couper le souffle. Enfin, de temps en temps aussi, dans les paysages ensoleillés du Sud de la France.


Quels sont tes rêves pour toi, les tiens, le monde, proche et plus lointain ?


Mon rêve le plus fou, c’est celui d’un monde juste, égalitaire, dans lequel chacun.e aurait sa place et où l’on n’aurait pas à craindre des changements climatiques. On en est assez loin, alors j’essaye de trouver la joie dans le collectif, dans la lutte du quotidien et dans les victoires.

Pour soutenir le projet Verdragon, c’est ici.

Je rajoute peut-être un lien intéressant, le film « Désobéissant‧es ! » diffusé sur Arte qui a suivi plusieurs activistes dont moi-même en 2019 et 2020 dans l’organisation des Marches pour le Climat, des actions de désobéissance civile, des liens avec les Gilets Jaunes

Basile Mesré-Barjon. Tous droits réservés
Photo prise à Paris le 07 juin 2021 par Basile Mesré-Barjon. Tous droits réservés