#MaiMémoire – Rosalie – Honorer son héritage

Bien qu’il arrive qu’elle me fasse défaut, je ne peux oublier à qui je dois d’être la femme que je suis fière d’être assez souvent. Comme d’autres avant moi, comme d’autres que moi, quand la mémoire me revient et qu’il convient de l’honorer, c’est à ma grand-mère que je pense. Hommage à Rosalie, Capitaine au long court, maîtresse-femme d’un bout à l’autre de sa vie.

C’était un samedi.
Le temps commençait a être beau, comme aujourd’hui. Suffisamment pour prendre l’air ensemble, profiter des jardins et des plaisirs de la cour.

Le jeu consistait à donner la définition la plus proche de ce que nous sommes. Vous savez comme cela peut être compliqué. Nous avons donc choisi de présenter les modèles qui conduisent nos vies, ceux qui nous inspirent. C’était un samedi. Le temps commençait a être beau, comme aujourd’hui. Suffisamment pour prendre l’air ensemble et profiter du jardin. A l’époque, profiter de l’extérieur ne nécessitait aucune justification supplémentaire qu’un rayonnement suffisant, une température supportable. Le comité de pilotage devait inscrire les grandes lignes de l’année à venir, trier ce qui pouvait être porteur pour l’association de ce qu’il était plus raisonnable d’abandonner. Il fallait, en outre, souder l’équipe, apprendre ou réapprendre à se connaître, choisir son modèle dans la vie donc, l’exposer.

Nous étions entre filles, entre femmes, d’origines, de cultures, de natures différentes. Pour plusieurs d’entre nous pourtant ce modèle était notre grand-mère. Comment, à une époque si ancrée dans l’instant, le présent, sur son Moi, sa vie à soi, une femme « d’antan » pouvait-elle, aussi souvent, être prise pour modèle ? Pourquoi ? Quel est donc cet héritage qui mouille nos regards, leste nos souvenirs de nostalgies, transporte nos yeux dans le vague, au-delà de nos horizons parisiens si restreints ? Pourquoi nos grand-mères nous ont-elles tant marqué ? Pourquoi, aujourd’hui encore, je jauge la sagesse de mes décisions à l’aune de celles que je l’ai vue prendre  ?

Comment, à une époque si ancrée dans l’instant, sur son Moi, sa vie à soi, une femme du passé peut-elle être si souvent prise pour modèle ?
Pourquoi ?

Force

Jamais. Jamais Grand-mère n’a fait un choix pour elle seule. Jamais aucun de ses choix n’a été égocentré, égoïste. Quand, malade, le temps approchait de nous quitter, de nous laisser seul.e.s en ce monde qu’elle ne comprenait plus toujours, ses inquiétudes allaient encore vers nous ? Serions-nous capables de l’affronter ?

Premiers legs : le sens de la famille, la détermination, la force, la force physique, la capacité de prendre soin de soi. Rien d’esthétique ici : qui veut aller loin ménage sa mouture. Grand-mère avait un esprit pratique. La fioriture était toujours, toujours secondaire. Le sens de la famille, le choix des siens: comme dans la société, il y a de tout dans une famille, le pire comme le meilleur. Il s’ajoute, se retranche, se compléte mais une mére est un drap blanc, répétait-elle. Elle recouvre toutes les aspérités. Elle entend. Elle tait. Elle renforce. Elle soude.

Je me souviens d’elle appuyée sur le garde-corps de la terrasse de la maison familiale, pleurant en silence une attitude déplacée. Je me souviens l’avoir regarder jauger la situation en fredonnant de la variété ou un chant religieux tandis qu’elle préparait la soupe grasse du soir, qu’elle achevait la vaisselle ou arrachait les mauvaises herbes du jardin, assise sur son petit banc en bois. Elle ne réflechissait pas sans fredonner, Grand-mère. Elle fredonnait beaucoup. Je me souviens qu’avec le temps, chacun rentrait dans le rang comme il se devait et tout était terminé, jusqu’à la prochaine crise. Une mère est un drap blanc. Patience fait plus que force ni rage.

Patience

Il ne sert à rien de courir, il faut partir à point. Grand-mère a grandi avec les fables de La Fontaine qu’elle avait dû savoir par coeur. Elle a grandi dans un univers de petites phrases, de citations et d’adages qui ponctuaient les conversations, qui pouvaient les clore.

Il ne sert à rien de courir. Il y a la route, les routes, les possibilités. Il y a celles que l’on choisit parce qu’elles sont nécessaires. Il y a celles que l’on acceptent parce que l’on ne peut les empêcher. Il y a celles que l’on rejettent parce qu’il le faut : elles ne sont pas en phase avec les principes inculqués. Enfin, il y a la patience de construire sienne. Rien ne sert de courir.

Elles ont fait du mieux qu’elles ont pu, elles nous ont fait.es, pour faire à notre tour, pour parfaire, défaire, s’il le faut, refaire en mieux et créer ainsi un terrain nouveau à ensemencer.

Héroïsmes

Pour nos enfants, nous restons longtemps des superhéroïnes, des superhéros. Nos failles les attristent, les déçoivent, les énervent, c’est la même chose, c’est toujours de déception dont il s’agit. Aujourd’hui, on leur explique volontiers que l’on n’est pas parfait.e.s, loin de là. Qu’en croient-ils/elles réellement ? Qu’entendent-ils ?

La déception nous marque aussi longtemps que le temps n’aura pas fait son œuvre. Avec le temps, on apprend que chacun fait de son mieux. Avec le temps, on se détache de cette déception que l’on entretient avant de la jeter aux oubliettes avec les autres puérilités. Avec le temps, on apprend qu’il peut agir par touche, l’héroïsme, plusieurs fois par jour, plusieurs fois par heure, plus du tout avant longtemps. Avec le temps, on apprend à le mesurer, l’héroïsme : la distance offre un meilleur angle de vue.

Avec le temps, on découvre le poids de la tâche. « Les enfants » plaisantait Cocteau « il ne faut pas les rater parce qu’eux ne vous rateront pas ». Puisqu’ils ne sont pas de la tarte, les enfants, il s’agit de les aimer au mieux. Voilà, ce que l’on apprend, avec le temps. C’est précisément ce qu’a fait ma grand-mère : m’aimer comme il fallait plutôt que comme je le voulais, comme j’aurais voulu. C’est sans doute le plus beau de tous ses legs, le plus grands de tous ses cadeaux. Cela m’a apris l’humilité. Cela m’a appris l’ouverture. Cela m’a appris l’amour. Ma grand-mère était une superhéroïne.

Avec le temps, on apprend qu’il peut agir par touche, l’héroïsme, plusieurs par jour, plusieurs fois par heure, plus du tout avant longtemps. Avec le temps, on apprend à le mesurer, l’héroïsme : la distance offre un meilleur angle de vue.

Lien.s

L’amour de soi, de ce que l’on est, celui qui transforme l’éducation en héritage, elle nous a remis cela aussi, Grand-mère.

Petit à petit, les gros défauts deviennent de vagues défaillances puis des histoires à raconter, dont on rit, dont on pleure ensemble, conscient.e.s qu’il n’y a pas de pire: il que du juste, que tout dépend du moment. C’est peut-être cela grandir : comprendre que l’adulte qui nous a précédé a fait ce qu’il a pu avec ce qu’il a cru bon, avec ce qu’il avait. Il a pu se tromper un peu, à la marge. Il a pu se tromper beaucoup, longtemps. Être adulte, c’est peut-être remettre l’erreur à sa place, là où elle ne servira pas d’excuse à ses échecs, où elle n’empêchera plus rien.

Etre adulte, c’est peut-être apprendre à aimer au-delà des images. Comment nos mères nous aiment, nous ont aimé, cela ne se critique pas. Elles ont fait comme elles ont pu, avec ce que leur époque, leur héritage a permis. Elles ont fait du mieux qu’elles ont pu, elles nous ont fait.e.s pour faire à notre tour, pour parfaire, défaire, s’il le faut, refaire en mieux et créer peut-être un terrain nouveau à ensemencer.

Elles nous a appris qu’il est finalement assez simple d’être femme, d’être quelqu’un.e de bien : il suffit de tenir la tête droite sur ces épaules et de regarder droit devant. Tout ce qui tire vers l’arrière ou vers le bas doit être abandonné à sa chute.

Trace

Lorsque le dimanche, attablés jusque loin dans l’après-midi, nous écoutions ses histoires, nous ne mesurions pas encore la trace qu’elle inscrivait en nous.

Aujourd’hui, parents à notre tour, nous savons. Elle nous apprenait que le choix est une affaire personnelle qui s’épanouit au soleil des bien-être qu’il procure. Dans ses histoires, l’héroïsme n’était pas celui des films où les bons affrontent les méchants et gagnent à la fin. Les héroïnes et les héros étaient celles et ceux sur lesquels on pouvaient compter, celles et ceux qui savaient se taire, attendre, observer, tendre la main, donner, protéger. L’héroïsme est ce qui l’a conduit, elle, sa mére avant elle et la mére d’icelle avant, à transcender sa condition pour offrir plus de champs à sa descendance. Liberté, égalité, sororité ? Des concepts, tant que l’on oublie ce pourquoi ils existent, d’où ils viennent, de qui nous les avons hérités. Nous les avons hérité d’elle, d’elles, de leurs héroïsmes.

La trace qu’elle a laissé vit aujourd’hui en moi, en ma progéniture, dans la famille qui reste. Son départ n’a pas été soudain. Il a été douloureux, pour toutes et tous, pour elle surtout. Elle pensait que nous n’étions pas préparés. On ne l’est jamais assez pour un cœur inquiet.

Que nous ont apporté ces femmes de si fort qu’elle restent, aujourd’hui encore nos modéles ?

Tout cela.

Elles nous appris qu’il est finalement assez simple d’être femme, d’être quelqu’un.e de bien : il suffit de tenir la tête droite sur ces épaules et de regarder droit devant. Tout ce qui tire vers l’arrière ou vers le bas doit être abandonné. Avancer avec droiture donc, avec fierté.

Lorsque, par-dessus mon épaule, je ressens sa présence, je la remercie de m’avoir enseignée que les plus belles choses sont les plus simples.
Merci Grand-mère.
Hommage et dévotion éternelle à toi, Rosalie.

Lorsque, par dessus mon épaule, je ressens sa présence, je la remercie de m’avoir enseignée que les plus belles choses sont les plus simples.