Anaïs, Audrey, Karine – Aimer, ce sentiment parfois parfait mais possible partout

« Muses, artistes, trois âmes qui dès leur rencontre n’ont cessé de créer : peindre, écrire, dire, jouer, chanter, danser… ». Karine, Audrey et Anaïs introduisent ainsi un projet commun intitulé LPF, Love perfect Feeling. Il est apparu sur la toile, sans crier gare, début février dernier. Sans crier ? Pas tout à fait. Il est un cri à l’authenticité. Un cri à l’ancrage. Un appel à la liberté de création, à l’imagination, au dépassement de soi, au respect de son/ses héritage.s. LPF s’articule autour de l’amour, ce sentiment parfaitement perfectible. Elles en racontent la genése, déjà ancienne, en détaillent l’ambition, indéfinie, exposent une amitié, féconde. Ensemble, elles démontrent ce dont l’art est capable quand tout est compliqué.

ELLES

Bonjour les filles !

Bonjour CAPITAINEs !

Un trio en ces temps confinés, c’est révolutionnaire, non ? Est-ce l’idée : bouger, remuer, secouer ? Comment est né ce projet à six mains, au tout-sens ?

Cette idée de création à six mains est l’expression d’un besoin ressenti depuis longtemps. Notre trio n’est pas né de cette récente crise sanitaire mais de la crise sociale de 2009, des évènements du LKP, plus précisément. Nous étions ensemble tous les jours, ces 44 jours. L’envie, le besoin de créer ensemble sont apparus à ce moment-là. Nous devions inventer un espace, une vitrine où nous pourrions nous exprimer librement, dans nos disciplines respectives – l’oral, le visuel et l’expression corporelle -, expérimenter et montrer d’autres facettes de ce que nous sommes. LovePerfectFeeling existe depuis 2013. Il n’a donc pas attendu le confinement.

Le site internet nous semblait le meilleur outil pour nous exprimer sans pressions, loin des contraintes quotidiennes, professionnelles, virtuelles

Nous sommes trois artistes, trois sœurs qui avions des choses à dire. Le site internet nous semblait le meilleur outil pour nous exprimer, sans pressions, loin des contraintes quotidiennes, professionnelles, virtuelles (réseaux sociaux), pour créer, donner, être ensemble.

Love is… Gadkô (Garde du corps)

LPF

LPF : Lanmou pli fô (Créole) ou Love perfect feeling (Anglais) ?

Les deux !
Lanmou pli fò (l’Amour plus fort) a toujours été notre leitmotiv, notre mantra. Pour la création du site, il nous fallait une version anglophone qui colle à l’acronyme. Love perfect feeling en a été la traduction. Notre ambition est de ne pas limiter nos propositions artistiques en matière de diffusion. Nous souhaitons partager nos réflexions autant avec des Jamaïcains, des Japonais, que des Dominicains. Nous souhaitons rester libres dans nos possibilités de création.


L’idée de départ était de faire du temps notre allié, de ne pas succomber aux injonctions d’immédiateté imposées par le quotidien, par cette société de surenchère médiatique, visuelle, intellectuelle

LPF est un laboratoire : c’est de circonstance. Le tumulte ambiant vous semble-t-il propice à la réflexion créative, à la quête de sens ?

Il ne nous semble pas qu’LPF soit de circonstance. L’idée de départ était de faire du temps notre allié, de ne pas succomber aux injonctions d’immédiateté imposées par le quotidien, par cette société de surenchère médiatique, visuelle, intellectuelle. Nous prenons le temps d’entendre, de comprendre, d’intégrer ce qui nous arrive avant de poser la réflexion que nous jugeons pertinente, avant de la partager.
Un peu avant-gardistes, au regard des conditions de travail et de réunion qu’impose la COVID aujourd’hui, nous avons crée ce laboratoire – le site – à distance : Anaïs et Karine était en France mais pas au même endroit et Dory en Guadeloupe. Nous nous fixions des rendez-vous de travail pour débroussailler les projets qui nous tenaient à cœur puis nous nous répartissions les tâches, naturellement. Le propre de l’artiste, nous semble-t-il, est de se pencher, de s’interroger sur ce qui se passe dans nos vies, dans nos quotidiens, de questionner le sens des événements qui nous frappent. C’est ce que nous pensons faire avec notre collectif, différemment.

Rénovation urbaine de Pointe-à-Pitre, BUMIDOM*, photos Sépia : trois thématiques semblent traverser ce laboratoire artistique. La premiére interpelle le passé, la trace, la perte, la foi en l’avenir même incertain. N’est-ce qu’une impression ?

Petit correctif: faisant référence au BUMIDOM*, notre concept se nomme BLUMIDOM. Les thématiques d’LPF sont intimes donc universelles. Chaque projet a pour point de départ un questionnement, une envie, une nécessité de dire, propre à chaque membre du collectif, mais qui parle à toutes les autres. Nous sommes toutes et tous influencé.e.s par notre passé. Nous marchons souvent, parfois sans le vouloir, dans les traces de nos ancêtres. Peut-être en laisserons-nous que d’autres emprunterons. Nous souffrons toutes et tous, à un moment, touché.e.s par une perte. Notre foi en l’avenir est, pour nombre d’entre nous, la seule façon de tenir debout.

Nos sociétés sont voraces, boulimiques, destructrices.
Ce qu’elles font d’abord disparaître, c’est le lien: à la nature, à l’autre, à nous-mêmes.

Pourquoi LPF est-il si sombre ?

C’est une perception intéressante du site ! Nous ne l’avons jamais pensé ainsi. Il est certain que les projets que nous partageons avec le monde ne sont pas enduits de paillettes et de licornes ! Plus sérieusement, sans être sombres, ils se veulent aussi sincères que possible. Il est possible que l’on ressente une forme de brutalité. On peut être dérangé.e par une photo, un texte ou une vidéo. Il s’agit d’être en phase avec ce que nous avons à dire. Cela dit, LPF est une mise en lumière. Il n’y a rien de mieux que le sombre pour faire jaillir la lumière.

Seconde thématique : le lien. Le lien à l’autre (Vwazin, Let the wind blow), le lien à sa terre, son territoire (Pointe-à-Pitre et sa rénovation, Neurodémounomatose), celle du lien à soi (Trip, Boyo). De quoi est-ce l’expression ? Quelle.s inquiétude.s exprime.nt ces liens qui semblent troublés, dérangés ?

Le collectif est en effet particulièrement attentif à la question du lien. Nous vivons le présent et sommes le fruit des expériences de nos aînés, des générations passées. Nous avons ce besoin de porter un regard personnel, de mettre les mots dessus et d’en faire une analyse pour mieux nous projeter, imaginer la Guadeloupe, le monde de demain, celui que nous voulons laisser à nos enfants.

Nos sociétés sont voraces, boulimiques, destructrices. Ce qu’elles font d’abord disparaître, c’est le lien: à la nature, à l’autre, à nous-mêmes. Au sein d’LPF, nous nous interrogeons régulièrement sur ces pertes de liens. Quelles conséquences sur nos présents et nos avenirs ? Que sommes-nous capables d’abandonner ? Pour sauvegarder quoi ? Comment préserver les liens qui nous semblent essentiels ? Autant de questions que nous abordons mais pour lesquels nous n’avons pas véritablement de réponses.

Nous souhaitons questionner ce que nous croyons avoir reçu, ce que nous pensons pouvoir transmettre

Peuple, Pays, Femmes

« Si vous me lisez aujourd’hui, c’est que je ne suis que souvenirs, poussiére ». Pourquoi parfois, LPF semble-t-il testamentaire ? Est-ce lié à l’idée d’héritage, celui que l’on reçoit, celui que l’on transmet ou n’est-ce qu’une autre représentation de la trace dont il a question plus tôt ?

Il nous semble que les deux sont liés, l’héritage et la trace.
Nous sommes les descendant.e.s de peuples dont les héritages ont été bouleversés, dont la transmission en amont comme en aval a été annihilée. Les rares traces qui restent génèrent plus de questions qu’elles n’apportent de réponses. Nos peuples ont dû entamer un long travail, non encore achevé, pour récupérer l’héritage que nos ancêtres, empêchés, n’ont pu nous léguer. Les savoirs, les savoir-faire, l’histoire, la culture, bref, ce qui fait l’essence d’un peuple, sont autant de patrimoines, de matrimoines à chérir, à nourrir et à tenter de transmettre. Avec LPF, nous souhaitons, au moins, réussir à questionner ce que nous croyons avoir reçu, ce que nous pensons pouvoir transmettre

Depuis sa création, il ne cesse de s’enrichir d’images, de sons, de textes. Où va-t-il ? Quelle place accordez-vous/accorderez-vous au futur, à l’avenir, au devenir ?

Nous ne nous sommes jamais posées la question de la destination d’LPF. Nous savons seulement qu’il avance, sereinement, librement guidé par l’Amour. Pour nous, le futur, l’avenir et le devenir se conjuguent au présent. LPF est en permanence en mouvement, en mutation. Qui sait jusqu’où il nous mènera ?

« Féministes identaires ». Ce qualificatif composé non assignant vous convient-il ?

Je dirais que nous sommes tout simplement Femmes, Guadeloupéennes, conscientes et fières de l’être. Nous sommes tou.te.s relié.e.s à quelque chose, à des personnes, rattachés à des lieux. Il y en a qu’on subit, d’autres que l’on choisit. Ils contribuent à forger ce que nous sommes. Les liens de parentés peuvent être forts ou toxiques. Les familles que l’on se crée par le voisinage ou les amitiés permettent d’élargir nos cercles, de créer un village qui veille sur les enfants, une tribu qui épaule, soutient, conseille. Les expériences de chacun.e servent aux autres et parfois les affectent. Dans Neurodémounomatose, le lien sororal rétablit l’équilibre. C’est l’échange et le partage de toutes ses émotions qui permettent de trouver des solutions à nos problèmes de femmes, un remède pour panser nos plaies.

L’amour, sentiment parfait. Perdu.e.s dans le futile, le superficiel, le matériel sommes-nous capables d’essentiel ? Sommes-nous capables de perfection ?

LPF est le fruit de l’amour que se porte ses membres. Lorsque nous avons créé le collectif, l’idée de le nommer ainsi nous est apparue comme une évidence. D’abord, parce que l’amour est ce qui nous lie de façon indéfectible. Ensuite, parce que c’est notre seule ligne directrice : notre amour pour l’Art, notre amour pour nos prochains, pour celles et ceux qui ont précédés, celles et ceux qui nous succéderont. La perfection est subjective. Notre idée de « l’amour parfait » réside dans notre façon d’être, de vivre, de donner, de dire.

La perfection est subjective.
Notre idée de « l’amour parfait » réside dans notre façon d’être, de vivre, de donner, de dire


Dans la philosophie d’LPF, l’Amour est un don de soi. Cette définition est clairement exprimée au travers du site. Nous y déposons nos créations artistiques communes parmi les plus belles et les plus riches. Le lien qui lie chacun des membres d’LPF est empreint de tout cela. Nous sommes toutes et tous capables de perfection et d’essentiel. Le tout étant d’en définir les critères.

Qu’est-ce que l’Amour, selon vous ? Quelle en est la plus belle expression ? Où et comment le (re)trouvez-vous au quotidien ?

Pour le trouver, l’amour, il suffit de le célébrer au quotidien, dans chacune de nos actions, dans chacun des moments que nous avons la chance de vivre. Nous sommes tous capables d’aimer, de vivre de passions. Tout est perfectible si seulement on sait faire le tri, se délester des superflus et conserver l’essentiel, ce qui nous correspond. Cela demande de se connaître à la perfection, de s’aimer en premier lieu, dans nos forces comme nos faiblesses.

*BUMIDOM: Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’Outre-mer.


Nous sommes toutes et tous capables de perfection et d’essentiel.
Le tout étant d’en définir les critères
Pour trouver, l’amour, il suffit de le célébrer, au quotidien

Karine, Anaïs et Audrey/Dory

LovePerfectFeeling/LanmouPliFô