Rachel/Racée – Rester libre, malgré tout

Les pires enfermements sont ceux que l’on subit en pensant les choisir, ceux qui s’imposent si subtilement que l’on ne remarque pas la liberté que l’on perd, la créativité qui s’érode. Si une voix, une seule, semble audible, si une seule semble acceptable, c’est qu’il est temps d’interpeller cette liberté qui nous est chère, qui est supposée l’être. «  Il y a danger, notamment lorsque des théories transforment un être en préfabriqué. Ou en infirme. » Rachel Khan exprime sa colère d’être spolier de la sienne dans Racée, paru ce mois-ci, aux Editions de l’Observatoire. « Je n’aime pas les mots (ni les tributs) homogènes ». Elle dénonce les mots qui séparent, ceux qui ne vont nulle part. Rachel en propose enfin quelques uns. Pour réparer. Même « s’ils n’effacent rien »: « je me sens libre d’être vue sans être regardée comme une cause à défendre« .

Bonjour Rachel. Voudrais-tu te présenter suivant la manière qui te paraît idéale ?

Artiste.

« Des mots idéologiques apparaissent fortement en se prenant pour des vérités indiscutables puisqu’auréolées du rôle progressiste qu’on leur attribue. entre ce qui est dit et ce qui entendu, aucune interprétation n’est plus possible. L’injonction d’une pensée unique fait alors son trou. Ceux qui agitent ces mots sans remise en question imaginent bien penser parce qu’ils pensent bien faire.
sauf que la bonne intention ne fait pas le mot juste ».

(Citations tirée du livre Racée)

« Racée ». N’as-tu pas l’impression, en choisissant ce titre, d’emprunter la même voie que ces voix qui te dérangent ?

Absolument pas, dans la mesure où Racée est d’abord un trait du humour. Or, je constate que l’humour a terriblement disparu voir est interdit de la culture woke. Racée donne une définition supplémentaire aux deux définitions initiales. Dans ces voix qui me dérangent, les mots utilisés ont pour particularité de n’avoir qu’une seule définition. D’ailleurs, tout n’y a qu’une seule définition, ce qui pose un véritable problème en terme de regard sur l’identité qu’ils réduisent en appréhendant qu’un petit bout de chacun. Or, être, c’est avoir des souches multiples. D’où le nom Racée (avoir plein de races en soi) qui est un universalisme-identité, une identité plurielle et en mouvement.

« Je suis indisposée par la pensée unique, les bons sentiments, la malbouffe intellectuelle, qui endorment la conscience et abattent les arbres pour faire du papier. Alors, je dois me livrer au nom de tous les miens, de tous les mutants, de tous les racés que nous sommes, comme de ceux en devenir, ces quelques réflexions autour du langage.
Car, comme on laisse u robinet ouvert, nous utilisons actuellement des expressions polluantes dans nos discours-fleuves.
Or, certains de ces mots nous tuent  »

La colère. Elle n’est qu’une étape, écris-tu. Elle inonde pourtant une partie significative de l’ouvrage puis s’apaise Aux mots qui réparent, pour laisser place à l’espoir, aux espérances. L’assumes-tu, cette colère ? Qu’y-a-t-il derrière ? Pourquoi la colère plus que la sérénité d’une position alternative ?

Pardon, mais il se trouve que la question est très contradictoire. Effectivement, la colère est une étape dans le livre. Pour arriver à la troisième partie de la réparation en toute sérénité. Ce que je décris dans la dernière partie, c’est la difficulté à s’émanciper de cette colère pour atteindre la liberté d’être.

Ces débats qui nous occupent ne sont-ils pas autocentrés ? Ne sont-ils pas que des débats d’urbains, des débats français, des débats d’occidentaux tranquillement installés ?

Effectivement. C’est cela mon problème. Et cela m’a beaucoup questionnée. Je me suis posée la question de ce que je pouvais faire du mélange qui est le mien: m’ inscrire dans une seule voie, dans une seule case ou comprendre ma part d’universalité et m’ouvrir à des sujets qui ne me concernent pas directement. Si nous arrivions à nous déplacer comme nous le faisons avec l’art et la création, si nous parvenions à regarder l’autre réellement, sans se regarder à travers lui, je pense que nous pourrions atteindre cette transcendance permettant de nous réparer très fortement.

« Des mots idéologiques apparaissent fortement en se prenant pour des vérités indiscutables puisqu’auréolées du rôle progressiste qu’on leur attribue. Entre ce qui est dit et ce qui est entendu, aucune interprétation n’est plus possible.
L’injonction d’une pensée unique fait son trou.
Ceux qui agitent ces mots sans remise en question imaginent bien penser parce qu’ils pensent bien faire.
Sauf que la bonne intention ne fait pas le mot juste.  »

Polarisation. Existe-t-il selon toi des espaces de réflexion et d’expression libres de toute polarisation ?

C’est de plus en plus difficile et cela est très pénible. Très sincèrement, je n’ai pas inventé la poudre. J’ai seulement rappeler nos principes fondamentaux et constitutionnels afin d’aboutir à une lutte contre les discriminations qui porte ses fruits sans rester dans un passé stérile. Or, ce que je constate, c’est que mes propos sont repris par l’extrême droite. A ma grande surprise. Cela démontre la défaite de la gauche, ma famille politique. C’est avec ce livre que j’attends que les républicains, le centre et la gauche se positionnent. Sans avoir peur de ce qui constitue notre socle commun.

Je me sens libre d’être vue sans être regardée comme une cause à défendre

« Aucun engagement, aucune responsabilité, l’important est d’avoir bonne conscience ». Outre les excès des uns, la mollesse des autres, celles et ceux qui pourraient apporter si ce n’est la solution au moins une contradiction légale, légitime, t’indispose, en effet. Le personnel politique n’est pas assez téméraire. Mais le temps politique n’est-il pas trop long pour l’instantanéité des débats qui naissent, vivent et meurent à grande vitesse ? N’existe-t-il pas un échelon intermédiaire, plus réactif, à même d’élever les joutes verbales en débats ? Est-ce son rôle au politique ? Tempérer n’est-ce pas plutôt celui des intellectuels, des penseurs, des artistes ? Celui des professeurs, des parents ?

C’est très juste. Ce que je vis aujourd’hui est l’épaisseur de la fin du courage. Cela me terrorise. Les politiques n’arrivent plus à parler, ni à faire des choix très clairs. Sur les plateaux télé, le temps n’est pas assez long pour développer une pensée structurée et profonde. Avec les épisodes de la sortie de ce livre, j’ai reçu un soutien immense d’artistes connus et reconnus avec lesquels je souhaite travailler. La culture et le milieu artistique ont besoin de liberté au-delà des dogmes et des idéologies. Edouard Glissant disait que nous venons tous du même poème, que l’artiste est là pour nous guider vers ce poème essentiel à nos vies. C’est avec l’intuition et la sensibilité des artistes, avec leur cœur immense mais aussi leurs failles et leurs blessures que j’aimerais échanger, avec les professeurs et les parents aussi, afin de transmettre. Notre génération des 40-45 ans a manqué à son devoir de transmission sur nos fondamentaux qui sont précisément l’égalité, la justice, la connaissance, l’altérité mais aussi tout un arsenal culturel qui est notre richesse. Puisque nous avons la chance de vivre en Europe, à nous de partager cela et de le faire comprendre.

« Plus personne aujourd’hui n’est animé par une seule et unique cause. Crises économiques, culturelles, sociales, environnementales, sanitaires, la transversalité est en mouvement, faisant de nos problématiques des causes communes »

Ce qu’il semble te manquer, c’est la liberté d’être, de penser, de s’exprimer pour soi, sans injonction d’aucune sorte. Comment la reconquiers-tu au quotidien, la liberté ?

Effectivement, s’il y a quelque chose qui me fait mal, c’est le manque de liberté à l’expression. L’identité est une liberté non une assignation. C’est pourquoi je souligne ces dogmes qui, sous couvert de lutte contre les discriminations, empêchent la parole libre. Nous ne pouvons pas être dans des prisons identitaires. Nous ne sommes pas identiques. Nous sommes bien plus que cela.

« La créolisation répare parce qu’elle fait de la relation une identité et donne la valeur d’une nécessité aux conjugaisons avec l’autre (…)
La créolisation considère que nous sommes des insulaires, où que nous soyons, avec le désir de dépassement de soi pour aller vers l’autre dans un ailleurs.

En somme, la créolisation est un droit d’asile pour ce qui nous vient d’une terre étrangère, d’un continent lointain, pour tout ce qui migre en créant l’inédit sur place  »

Les mots qui réparent, « ce sont des mots fragiles dans leur ambivalence. Ils gardent les fautes en eux, pour en faire moins. Ils réparent mais n’effacent rien. Dans notre monde déchiré, les mots recèlent de quoi nous soigner. Ils sont les artistes de nous-mêmes ». Peux-tu expliciter ta pensée, entrer dans le détail ?

L’esclavage et la colonisation sont inconsolables. On aura beau faire des réunions en non-mixité en pointant du doigt le boureau, notre morcellement, notre déchirement intérieur est infini. Maintenant, qu’allons-nous faire ? Vivre en nourrissant nos souffrances  ou tenter de nous réparer ? Il ne s’agit pas d’un déni de ce qui s’est passé. Une nouvelle fois, je vis dans mon sang la shoah et la colonisation. Mais je sais aussi à quel point cette posture peut empêcher de vivre.

Or, si nous sommes en vie, il faut vivre.

Il existe certains mots qui libèrent. Les mots détiennent en eux une mystique qu’il faut serrer contre soi. Le fait d’utiliser certains mots, c’est le début de l’action. Certains mots réparent en ce qu’ils nous émancipent de douleurs du passé, en faisant de nous autre chose.

Signature. « Fidèle et sincère, elle ne triche pas. plus qu’une photo d’identité, elle est la griffe de soi en mouvement ». Quelle est la signature de cet ouvrage ? Quelle est ta signature ?

(rire.) Des griffes et des caresses. Ma signature est un souffle au cœur. Avec ce livre, j’ai voulu offrir une respiration.

« Les mots qui réparent ne sont pas des mots à la mode mais des mots qui font avec leur temps »

Le mot de la fin à Edouard Glissant ? Mais lequel ? Lesquels ?

« Seule la route connaît le chemin». On verra bien ce que nous ferons de notre responsabilité d’humains.

« La terre est un espace où la dispersion permet de se rassembler, où les chocs de culture, la disharmonie, le désordre, les interférences, les frottements, les rencontres puis les relations deviennent créateurs donc réparateurs »