Fatima  – S’assurer une égalité ambitieuse

Fatima

Ici, la maternité n’est pas une assignation : elle est une voie. Elle est un moyen. Elle est au cœur d’un projet que Fatima Ouassak, militante en Seine-Saint-Denis et essayiste détaille dans La puissance des mères, paru très récemment aux éditions La Découverte. Elle appelle à user de cette maternité, hors requêtes pour contention sociale, de l’inscrire dans un programme politique véritablement inclusif, féministe, qui entend toutes les femmes, toutes les composantes de la société. Sans cela, le féminisme ne constitue qu’une lutte partielle lorsque son ambition se doit d’être globale pour atteindre son objectif d’égalité. « Nous n’avons pas le choix. Nous devons proposer une offre politique révolutionnaire, avec la promesse d’un monde préférable au monde actuel ».

« Les inégalités sociales ne sont ni accidentelles, ni naturelles. Un système fondé sur des rapports sociaux de domination cherche, afin de se reproduire et de se maintenir, à réduire le champ des possibles de certaines franges de la population. Le mécanisme est simple : il faut que les enfants, au sein des espaces sociaux qu’ils côtoient, soient incapables de se projeter de manière ambitieuse »
(La puissance des mères)

Bonjour Fatima Ouassak. Qui êtes-vous ? S’il ne devait exister que trois mots pour vous définir, lesquels seraient-ils ?

Féministe, écologiste, antiraciste.

Quelle lecture faites-vous des phénomènes de bande, d’une violence adolescente soudain plus visible qui ponctuent l’actualité aujourd’hui ?

Les violences entre jeunes existent depuis longtemps, depuis toujours dans les cités ouvrières et quartiers populaires. Ce sont souvent des bagarres entre adolescents et des règlements de compte qui tournent mal. Il y a des cycles. Par exemple, il y a depuis quelques mois un peu plus de violences interquartiers. C’est sûrement lié à l’augmentation des violences sociales depuis le début de la crise sanitaire, l’état psychique des gens, le sentiment d’étouffer, le manque de perspectives positives, etc.

 On pointe du doigt la responsabilité individuelle des parents, on stigmatise les fameux « parents démissionnaires et laxistes », mais on fait tout pour isoler les individus, les monter les uns contre les autres, empêcher la solidarité, empêcher le collectif 

Evidemment, ces violences sont dues aux manques de services publics non répressifs dans ces quartiers, aux écoles de seconde zone, au quadrillage sécuritaire etc. Mais plus structurellement, cette violence est due selon moi au fait qu’on ne laisse pas les parents qui vivent dans les quartiers populaires s’occuper de leurs enfants, les éduquer, en prendre soin. On pointe du doigt la responsabilité individuelle des parents, on stigmatise les fameux « parents démissionnaires et laxistes », mais on fait tout pour isoler les individus, les monter les uns contre les autres, empêcher la solidarité, empêcher le collectif. Selon moi, la solution passe par la responsabilité collective des parents, pour répondre aux questions : comment fait-on pour protéger nos enfants, empêcher qu’ils s’entretuent, qu’ils tuent, qu’ils soient tués ? Comment fait-on pour élever nos enfants ensemble, qu’ils grandissent ensemble. Au-delà de l’exigence de services publics non répressifs, cela doit surtout passer par l’auto-organisation des parents, en dehors du système clientéliste et électoraliste qui structure la vie sociale dans les quartiers populaires.

« Dans le meilleur des cas, on parlera de nous comme de victimes à plaindre. Il n’est pas bon de faire savoir que des mères et des jeunes de quartiers et classes populaires, ensemble, ont gagné suite à une mobilisation autonome. Ça pourrait être contagieux ».
(La puissance des mères)

Vous développez l’idée que les mères doivent s’organiser et se saisir de leur pouvoir politique ? La mère n’a-t-elle pas toujours été un sujet politique, enclos mais politique ?

Les mères ne sont pas organisés politiquement en France. Elles n’existent pas politiquement. En réalité, les parents non plus. Les parents décorent à peine quelques réunions par an avec l’institution scolaire et les collectivités territoriales, mais ils ne participent pas du tout aux décisions politiques en lien avec le sort des élèves et plus généralement des enfants. On a là une défiance traditionnelle des pouvoirs publics en France vis-à-vis des parents, en particulier de classe ouvrière, et encore plus particulièrement musulmans, considérés comme un problème et une entrave dans l’éducation des enfants. Par ailleurs, les mères sont considérées par à peu près tout le monde comme n’ayant pas leur mot à dire en politique. Les féministes elles-mêmes, même lorsqu’elles ont des enfants, font tout pour ne pas apparaître et ne pas parler en tant que mères, mais en tant que femmes. Et quand elles parlent des mères, c’est pour critiquer l’aliénation qui leur est associée ou leur rôle dans la reproduction sociale et le maintien de l’ordre établi.

Les mères sont considérées par à peu près tout le monde comme n’ayant pas leur mot à dire en politique

Personne n’encourage les mères à exister politiquement, par exemple dans les syndicats de travail. Il y aurait tellement de choses à y faire en tant que mères. Mais aussi au sein de l’école. D’où la création de Front de mères, expérience inédite, syndicat qui a pour ambition de faire des mères un acteur politique à prendre au sérieux et en considération quand on parle du sort des enfants, et de la société dans laquelle ils grandissent.

« Nous n’avons pas à nous définir comme des sous-catégories. De notre point de vue de femmes issues de l’immigration postcoloniale, il n’y a qu’un seul féminisme. Car, de notre point de vue, un féminisme qui serait raciste, ce n’est pas du féminisme, c’est du racisme ». Pourriez-vous expliciter ce point de vue, extrait d’un texte que vous avez écrit à l’occasion d’une journée « Féminisme » organisée par le Réseau Classe/Genre/Race en 2018 ?

J’ai écrit cela en réaction aux débats où on oppose des personnes racistes qualifiées de « féministes » et des personnes antiracistes qualifiées dans le meilleur des cas de « féministes antiracistes ». Je refuse que l’universel (« féminisme ») soit accaparé par des personnes racistes, alors que le spécifique et la sous-catégorie sont le lot des personnes antiracistes. Comme quand on dit que « la honte doit changer de camp », la « sous-catégorisation » aussi doit changer de camp. Nous sommes féministes. De notre point de vue, le seul féminisme digne de ce nom est antiraciste. Il est inutile de le préciser.

« Racisé.e ». Ce terme n’est-il pas de nature à créer un autre problème : l’enfermement en un ensemble compact de problématiques diverses, la simplification, la réduction, l’annihilation des individualités ?

Je déteste les débats, souvent polémiques, sur les mots qu’emploient les antiracistes pour dénoncer le racisme. On débat plus de ces mots que de la réalité du système raciste, de son ampleur, de sa violence, et de la nécessité de le mettre hors d’état de nuire. Pour le reste, les craintes que vous exprimez ne sont pas fondées. C’est un faux débat. Personne ne se définit partout et tout le temps de « racisé.e ». On ne parle de « racisé.e » que lorsqu’on parle de racisme. C’est un mot, plutôt pratique et efficace, que j’utilise depuis plus de quinze ans, seulement quand je dois qualifier les personnes qui ont en commun de subir le racisme structurel. Je pourrais qualifier ces mêmes personnes de descendantes de l’immigration postcoloniale. Je préfère la plupart du temps cette expression ou personnes habitant les quartiers populaires, ou parents, femmes, musulmans, pauvres, jeunes, retraités, personnes de classe ouvrière, etc. Ça dépend du sujet.

« L’espace public est un espace disputé où tous les parents ne sont pas logés à la même enseigne »
(La puissance des mères)

« Préjugés ». « On a tendance à penser qu’ils sont dus à l’incompréhension ou à l’ignorance, et qu’il suffirait de mieux se comprendre, mieux se connaître, pour qu’ils disparaissent et que cessent les discriminations et les inégalités qui en découlent. Cette analyse est fausse ». Ils ont un but, expliquez-vous. De quoi sont-ils l’expression ?

Les préjugés sont l’expression d’une volonté de justifier et de normaliser la discrimination et l’injustice. Pour ne pas avoir à admettre la discrimination et l’injustice. Pour qu’elle paraisse « normale », « naturelle », ou « légitime », on va mobiliser des préjugés puisés dans un imaginaire commun, par exemple dans le passé colonial.

Les préjugés permettent de brouiller la lecture du système de dominations, de tuer dans l’oeuf les résistances

Si, par exemple, cette personne est discriminée dans l’accès à ce poste à responsabilité, ce n’est pas parce que les individus sont discriminés ou privilégiés dans l’accès à l’emploi en fonction de leur classe, de leur couleur de peau et de leur sexe, c’est parce qu’elle porte un foulard sur la tête et que cela veut dire qu’elle est dangereuse et obscurantiste. Si elle n’obtient pas ce poste, c’est de sa faute à elle, et non pas aux mécanismes qui régulent l’accès au marché du travail. Les préjugés permettent de brouiller la lecture du système de dominations, de tuer dans l’oeuf les résistances des dominé.e.s : si elle est dominée, on lui explique depuis son plus jeune âge, par mille et une petites choses empreintes de préjugés, qu’elle ne peut s’en prendre qu’à elle-même.

« En matière de féminisme ou d’antiracisme, tout est fait pour donner l’impression qu’on parle de physique quantique ou de mécanique des fluides. Les personnes concernées ne se sentent pas légitimes à entrer dans le débat public »
(La puissance des mères)

La Puissances des mères analyse diverses institutions, l’école en particulier, s’étonnant que l’objectif d’égalité affiché ne s’inscrive pas du tout ou d’une manière biaisée dans la réalité. De quoi est-il question, plus précisément ? Quelles sont vos propositions ?

L’étonnement est très relatif même si effectivement, je pense qu’il faut expérimenter le fait d’avoir des enfants scolarisés à l’école pour se rendre compte à quel point « l’école, c’est la guerre » comme je le répète dans le livre. Mais ce n’est pas que le récit de l’expérience personnelle que j’ai pu avoir ou que d’autres parents ont pu avoir. Ce sont des chiffres, des analyses documentées. C’est un fait. Le système scolaire français est considéré par les organisations internationales en charge de mesurer les inégalités dans les pays du Nord, je cite dans le livre le rapport PISA produit par l’OCDE, comme l’un des systèmes les plus inégalitaires, voire même le plus inégalitaire. J’analyse le système de fraudes à la carte scolaire, système qui maintient voire aggrave les inégalités sociales, raciales en particulier dans l’accès à une école publique de qualité ; où les fraudes en question ne sont pas sanctionnées, elles ne sont d’ailleurs même pas qualifiées de fraudes, on préfère euphémiser avec le mot « évitement ».

L’inégalité au sein du systéme scolaire, ce n’est pas que le récit de l’expérience personnelle que j’ai pu avoir ou que d’autres parents ont pu avoir. Ce sont des chiffres, des analyses documentées.
C’est un fait

J’analyse également les effets sur les enfants, leur scolarité, de la stigmatisation des langues de l’immigration post-coloniale, de la religion musulmane, de la couleur noire, etc. C’est-à-dire comment on oriente petit à petit les enfants des groupes minoritaires, en réduisant leur champ des possibles, depuis leur naissance et tout au long de leur scolarité, vers les filières professionnelles courtes, vers les métiers du tertiaire à la chaine, vers les emplois qui cassent le dos et la santé mentale, secteurs d’activité où elles et ils sont effectivement surreprésenté.e.s. Ma proposition, c’est le projet politique du Front de mères tel que présenté dans mon livre : un pied dans l’école, un pied dans le quartier. C’est prendre notre pleine place au sein de l’école publique, non pas comme décoration des réunions de conseils d’école, mais comme acteur politique à même de faire entendre ses exigences en termes d’égalité et de justice sociale. Et s’autoorganiser dans le quartier pour protéger ensemble nos enfants de toutes les violences, interquartiers, policières, sexuelles, etc.

Ecologie. Vous avancez que l’écologie en France est une écologie de classe. Qu’entendez-vous par là ? Comment cette perception peut-elle évoluer ?

Tout le monde ne participe pas à dire ce que sont les priorités en matière d’écologie. Ce qui est perçu comme « urgent » est défini par les classes moyennes supérieures blanches. Non seulement les enjeux de la classe ouvrière, en particulier celle qui vit dans les quartiers périphériques des métropoles et qui est descendante de l’immigration africaine, ne sont pas entendus. Mais surtout, et c’est là dessus que j’insiste dans mon livre, les luttes que l’on pourrait qualifier d’écologistes menées par les habitants des quartiers populaires sont invisibilisées et, quand elles parviennent à ne pas l’être, récupérées. Je donne l’exemple du combat mené à Bagnolet pour une alternative végétarienne à la cantine. Je montre à quel point cette lutte a été disqualifiée et même diabolisée par des personnes dont beaucoup se disaient pourtant de gauche, progressistes, écologistes, voire même végétarien.ne.s.

Tout le monde ne participe pas à dire ce que sont les priorités en matière d’écologie. Ce qui est perçu comme « urgent » est défini par les classes moyennes supérieures blanches 

Pour répondre à votre question, l’objectif pour moi n’est pas de faire évoluer la perception de l’écologie. L’écologie, c’est un outil de lutte contre le système capitaliste. C’est un outil de libération. Ce n’est pas une fin en soi. L’objectif, c’est bien l’anéantissement du système d’oppressions de classe, de genre et de race, pour vivre dans une société plus juste, plus égalitaire et plus respirable pour nous et nos enfants. Pour cela il faut s’organiser politiquement, mener des luttes, les gagner et prendre le pouvoir politique. C’est ce projet qui est présenté dans mon livre, avec au cœur de projet cette question : quelle stratégie politique pour gagner ? 

Goundo Diawara, Secrétaire nationale du Front de Mères

Eduquer à la réussite. Vous posez plusieurs questions bien plus que philosophiques : faut-il privilégier l’éthique ou la réussite ? Privilégier la réussite ou la dignité ? Que répondez-vous ?

Ces questions se posent comme des dilemmes aux parents des groupes minoritaires, en particulier aux parents d’enfants non-blancs. Il faut choisir : on ne peut pas avoir les deux. En France, pour réussir socialement, il y a comme un plafond de verre pour les enfants non-blancs : la confiance en soi, l’estime de soi, de ses parents, de ses héritages. Ils doivent être sacrifiés si l’on veut être accepté socialement. On sait à quel point le racisme et l’aliénation qu’il produit détruit psychiquement les enfants non-blancs.

Il faut refuser le dilemme entre réussite et dignité. Il faut faire en sorte que nos enfants puissent réussir à l’école sans sacrifier leur estime de soi et leur dignité 

On sait que le déni des parents, le manque de soutien aggrave encore la situation. Mais on sait aussi qu’au contraire, le soutien des parents face aux humiliations et aux discriminations permet à l’enfant de s’en sortir beaucoup mieux. Il faut arrêter de faire les « mères-tampons », de tempérer les colères des enfants face aux injustices, arrêter de les nier, arrêter de leur dire qu’il faut qu’ils en fassent deux fois plus. On croit faire leur bien, on croit les protéger , mais agir ainsi avec les enfants, c’est leur faire subir une violence supplémentaire, en plus de la violence raciste. Ce que je dis c’est qu’il faut refuser le dilemme entre réussite et dignité. Il faut faire en sorte que nos enfants puissent réussir à l’école sans sacrifier leur estime de soi et leur dignité. C’est possible mais il faut s’organiser collectivement pour y parvenir. Il faut assumer de politiser la parentalité, de sortir des seules stratégies individuelles et s’engager dans des stratégies d’éducation et de transmission collectives.

« Le mouvement des Gilets jaunes représente sans conteste une opportunité inspirée d’élargir l’horizon en termes d’alliances politiques » ? Quelle.s convergence.s vous semblent possibles, aujourd’hui, nécessaires? Quels horizons hors de toutes récupérations extérieures, pour une construction inscrite dans un projet français original ?

Aujourd’hui, je pense qu’il est temps de parler non pas de convergence ou même d’alliances politiques mais de projet politique commun. Quel projet politique sommes-nous prêt.e.s à défendre et à construire pour que nos enfants puissent mieux respirer, jouer et grandir heureux ? Qu’est-ce qu’on accepte de perdre parmi ce qu’on nous a toujours présenté comme du confort, du bien-être, pour gagner en solidarité, en respect de la dignité humaine, en respect du vivant, en joie de vivre ? Qu’est-ce qu’on est prêt.e à faire pour que nos enfants puissent vivre heureux dans un monde plus juste ? Voilà pour moi l’horizon : des luttes et des victoires.

« Le mieux est de s’organiser collectivement.
Donner de la force aux projets artistiques auxquels nos enfants peuvent s’identifier. Puiser dans les ressources familiales et alternatives. S’organiser entre parents, bricoler une éducation unique au monde.
C’est certes moins facile que l’éducation classique, scolaire, normée. Mais c’est tellement plus intéressant et épanouissant, pour les enfants comme pour les parents »
(La puissance des mères)

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