#8mars – Naïmah, Carina, Claudine, Alexandra, Anne, Isabelle – Tributs de guerrières – 4 – Alexandra, initiatrice du Projet Amazones

@Gilles Cazenave

Cette Journée du #8mars est, en soi, une victoire: une victoire sur les habitudes les plus mauvaises, celles contre lesquelles les luttes et le dialogue sont engagés. Pour la place, les places qu’ont gagnées les Femmes, le droit de se dire, de s’inventer, se réinventer, se rencontrer, de tirer le bilan d’une année écoulée, des années passées, avancées et reculs de leur condition, de leurs expressions, de leurs volonté, pour l’année à venir et toutes celles qui viendront.
Ce #8mars représente également l’ultime étape d’un Tour du monde des Amazones. Il s’achève avec Alexandra Harnais, Amazone Martinique, initiatrice du Projet Amazones.
La beauté est tellement plus que ce à quoi on la résume, ont-elles répété. Elle est amour, de soi pour commencer, ont-elles précisé. Elle est force. Elle est foi. Elle est ambition. Elle est ambitieuse.
À chacune sa zone !
À ma zone.
Amazone…


Bonjour Alexandra. Peux-tu donc nous raconter les débuts du Projet Amazones, celui dont il est question depuis tantôt, celui qui mêle art et sensibilisation, sensibilités, celui que tu as initié il y a quelques années ?

Amazones part de la volonté, en 2016, de donner une voix, des voix aux femmes touchées par le cancer. J’ai toujours cru dans le caractère magique de l’art pour cela. Disposant d’un bon réseau d’artistes-photographes, le Projet a permis l’émergence de la parole de femmes, malades ou l’ayant été, dans l’espace public, avec l’exposition « Amazones, du cancer à l’œuvre » en 2017 en Martinique qui a beaucoup plu.

Amazones Pacific


Au départ, je ne connaissais pas l’association d’Annick Parent. En avançant dans la mise en œuvre de l’exposition, je suis tombée sur le site. Je n’ai pas été surprise: dans le langage médical, Amazones, c’est ainsi que l’on désigne les femmes ayant vécu une ablation du sein. Il m’a semblé évident que ce que j’avais eu envie d’exprimer, d’autres l’avaient eu avant moi. Je n’ai pas eu de contact avec Annick Parent mais ce serait un plaisir de la rencontrer: nous sommes sœurs d’âme.

Soeurs d’âme…


L’idée de l’exposition m’est venue à la lecture d’un article du magazine Rose. Il reprenait des tableaux de maîtres, avec pour modèles des femmes touchées par la maladie. C’était beau, émouvant, iconoclaste et respectueux. Il « suffisait » de lier tout cela, de créer un «balan » (l’élan). Le « balan » a pris. Aujourd’hui, en plus de l’exposition, nous sommes une communauté de patientes et de bénévoles actif.ve.s sur de multiples champs: les soins de support, la prévention, la création et l’amélioration des espaces de soins dans plusieurs territoires dits* d’Outre-Mer. Très rapidement, nous avons senti, en effet, que l’exposition ne suffirait pas: il fallait agir sur le terrain, devenir partie prenante de nos parcours de soins et de vie.

« J’ai pris conscience de ma différence quand on me l’a fait ressentir »

Paulette Nardal

Vos influences, celle des images que vous exposez sont empreintes de sororité mais aussi des cultures caribéennes, de l’Océan Indien, du Pacifique, de nature, de traditions, de l’environnement des territoires dont vous êtes originaires.
Nous exprimons ce que nous sommes. Nous parlons avec nos mots, nos histoires, nos couleurs, nos saveurs. C’est naturel. Je suis très respectueuse de la vision qu’à un artiste d’une situation, d’une personne. Ils sont un peu les chamans de nos âmes. Nous avons eu la chance de travailler avec des artistes d’une grande qualité, de talents et d’âme. C’était avant tout cela qui était important pour nous. Nous racontons une mythologie. Elle est caribéenne car c’est ce que nous sommes. Il y a des souffrances comme des bonheurs qui sont difficilement traduisibles. L’art exprime ce qu’à un moment les mots ne peuvent plus traduire. Il devient le langage de l’impossible devenu possible, du non visible. L’Art, celui qui est puissant, nous élève et nous guérit.

Amazones Réunion



Es-tu féministe ?
Oh que oui ! Je l’étais par solidarité avant la maladie. Un peu plus en montant l’exposition: il s’agissait de corps de femmes, dénudés ou pas, il fallait assumer, expliquer ce choix. J’aime que les choses aient du sens, voir plusieurs. En entrant dans ce que j’appellerais l’activisme associatif, j’ai dû faire face à une minorisation de ma parole. Très souvent, quand il y a des réunions d’ampleur sur le plan de la santé, on remarque très vite que la majorité des présent.e.s sont des hommes, médecins, etc… Quand on est patiente, et femme, et noire, on détonne.

Nous exprimons ce que nous sommes.
Nous parlons avec nos mots, nos histoires, nos couleurs, nos saveurs.
C’est naturel

En étant moi-même victime de discrimination, j’ai compris la notion d’intersectionnalité, les luttes dont parle Angela Davis. J’ai la réputation de n’avoir pas la langue dans ma poche. J’ai souvent mis les pieds dans le plat, volontairement, parce qu’il fallait secouer les habitudes, une sorte d’entre-soi sclérosant entre professionnel.le.s. Et puis, ce dont je parle, je l’ai vécu dans ma chair, je parle avec mes tripes, je ne sais pas faire dans la demi-mesure. Une femme qui souffre « n’est pas un ours qui danse » disait Césaire. Le temps des réunions, administratif, n’est pas celui des malades.

Comment perçois-tu l’attrait de la dernière vague féministe pour la chose corporelle, les questions attenantes au corps ?
Le corps, et plus particulièrement le corps de la femme, a été diabolisé. C’était le mal ! L’excellent livre « Sorcières » (Mona Chollet) aborde ces questions avec talent. Le corps de la femme a été corseté, physiquement, visuellement et psychologiquement. Aujourd’hui, les femmes récupèrent leurs corps : « my body, my choice ». C’est rassurant, et revigorant. J’adore cette époque pour cela.


Quel.s rapport.s entretiens-tu avec ton corps ?
Complexe. Et c’est normal, je pense. Depuis toujours, on nous dit que l’on est trop petite, trop grande, trop mince, trop grosse… Trop ou pas assez. Une schizophrénie perpétuelle, dès l’âge de la Barbie. Ajoutez à cela la notion de couleur de peau, de texture de cheveux et l’équation se complexifie encore. Avant l’ablation de mon sein, j’étais dans la moyenne des névroses féminines: plutôt contente dans l’ensemble, avec de petits insatisfactions très passagères. Après le cancer, ça a été plus compliqué. Mais la photo, l’art dans son ensemble, m’ont aidée. Comme mon travail au sein de l’association, auprès d’autres femmes, d’autres luttes.


Et avec le corps de l’autre, connu, moins connu, inconnu ?
« My body, my choice », c’est aussi « his/her body his/her choice ». Tous les corps sont beaux. C’est notre regard qui a été façonné.

L’art exprime ce qu’à un moment les mots ne peuvent plus traduire. Il devient le langage de l’impossible devenu possible, du non visible. L’Art, celui qui est puissant, nous élève et nous guérit.

Qu’évoque en toi le terme « Reconstruction » ?

Pour moi, c’est un terme scientifique, voire médical. Il y a autant de voies que de personnalités. Ce terme ne tient pas une place importante dans ma grammaire personnelle.


La perception du cancer du sein aujourd’hui te donne-t-elle foi en l’avenir ?

Il y a quelques années, le cancer était clairement tabou dans nos régions. Depuis l’action
des associations, la parole est multiple, plurielle. C’est important. Il n’y a rien de
pire qu’une parole uniforme et policée. On débat, on est pas d’accord mais au moins,
on parle, on se parle, on en parle. Et, dans l’ensemble, il y a quand même énormément de bienveillance.



L’ambition, c’est de croire en ses rêves, de ne pas les limiter.

Comment rencontre-t-on, se rencontre-t-on après une ablation ? Quel impact sur sa sexualité ?
Cela prend du temps. La première personne à séduire, c’est soi. Il y a un temps pour se réapproprier son corps, se plaire, se découvrir, se redécouvrir. Réapprendre à se caresser, à avoir un orgasme seule, puis à deux ou plus. Il faut une grande confiance en soi pour aller vers l’autre. Après, c’est comme la bicyclette: ça ne s’oublie pas. On peut avoir un corps différent et une sexualité tout à fait épanouie.


Qu’est-ce que la beauté, Alexandra ? Qu’est-ce que la force ? L’ambition ?

La beauté est partout: dans la joie d’un enfant, la caresse d’un.e amoureux.se, une
couleur, une saveur, une fleur… Absolument partout.
La force… Il y a une citation de Bob Marley qui a pris ton son sens quand j’ai été malade, que j’avais des moments compliqués: « tu ne sais pas à quel point tu peux être fort jusqu’à ce qu’être fort soit ta seule option ». Cela a été un peu le cas quand j’ai su que j’avais un cancer, lorsque je suis entrée dans le parcours de soins.
L’ambition, c’est de croire en ses rêves, de ne pas les limiter.


Quelles sont les tiennes, d’ambitions ?
Être heureuse, rêveuse, une belle personne. Et réaliser chacun de mes rêves.


Le mot de la fin, un seul ?
Lanmou ! (Amour, en créole)

Mes ambitions ?
Être heureuse, rêveuse, une belle personne.
Réaliser chacun de mes rêves

Amazones Martinique

Présidente: Isabelle Baron
Courriel: martinique@projetamazones.com
Téléphone: +596 696 86 11 23

*Je ne souscris pas à la terminologie Territoitres d’Outre-mer d’où l’ajout « dits d’Outre-mer ». Pour avis et échange à ce propos, je vous remercie de laisser un commentaire. Dominique