#8mars – Naïmah, Carina, Claudine, Alexandra, Anne, Isabelle – Tributs de guerrières – 2 – Carina, présidente de l’association Amazones Guadeloupe

Amazones Guadeloupe - 8 mai 2021


Dans Histoire de la femme cannibale, Maryse Condé a ses mots: « la vie d’une femme n’est jamais finie ». Dans ce roman, la vie de son héroïne s’enrichit à mesure qu’elle découvre sa solitude, cet espace nouveau où étendre ses ailes, déployer un avenir jusque là insoupçonné, inenvisagé. La vie d’une femme n’est jamais finie. Voici l’histoire de Carina. Puissance et pouvoir – au coeur de la thématique de la Journée International de la Femme, cette année – s’enracinent dans l’expérience, les transformations: à chacune d’inventer sa mythologie.


Bonjour, Carina. Qui es-tu, présidente des Amazones Guadeloupe ?

Carina Guillaume, une femme dynamique qui ose. J’ai été diagnostiquée d’un cancer du sein et suis devenue une Amazone en octobre 2017. Je suis présidente de l’association Amazones Guadeloupe, depuis Juillet 2019 et actuellement en guérison. Je guéris avec les sons. Je n’ai jamais aimé le terme « rémission »… J’accompagne, avec mon équipe et le réseau, les femmes qui sont passées par ce maelström nommé cancer.

Qu’est-ce qui différencie Projet Amazones de l’association créée en 2007 par Annick Parent ?

Annick Parent est une femme extraordinaire. Vous me direz comme chacune de nous. Elle a fait un travail de titan pour faire évoluer les mentalités et transmettre un message à travers l’art sur la femme asymétrique tout en l’aidant à se reconstruire. Véritablement, le réseau Amazones va dans la même direction. Nous valorisons les femmes ayant subi un cancer à travers l’Art mais pas seulement. Nous mettons en place des supports de communication visant à informer la population des risques et des conséquences de la maladie, des outils d’accompagnements pour les Amazones durant leurs parcours de soins. Nous contribuons à leur mieux-être avec des espaces de confort tel le Nid (espace d’accueil et de rencontre), où des ateliers de soins de supports ( socio-esthétique, psycho-oncologie, sport adapté), les aident à se reconstruire, à supporter les effets secondaires de la maladie, leur offre une pause.

Actuellement, je suis en guérison.
« Je guéris avec les sons ».
Je n’ai jamais aimé le terme « rémission »



Comment mêlez-vous art et histoires, culture et traditions ?
Nous avons choisi pour notre première exposition, un univers contemporain mêlé d’une consonance locale. C’était aussi le mois de la langue créole d’où le nom BLES (Blessures, en créole). Nos territoires sont riches d’histoires et de vécus que nous pouvons transposer dans ces œuvres qui, sans les Amazones, leur clair ressenti, seraient sans âmes. Ce sont elles avant tout qui nous racontent leurs histoires. Amazones Guadeloupe et ses Sikryés (NDLR: référence à une espèce d’oiseaux endémiques), ce sont des femmes, des hommes mais aussi des enfants que nous appelons nos « Amazons », des êtres exceptionnels partageant notre lutte. Fortement impliqué.es, ils cheminent avec l’association. Ils offrent le meilleur d’eux-mêmes et nous accompagnent avec bienveillance et lanmou (amour) dans nos actions. Ils nous permettent d’atteindre nos objectifs.

« L’art et la culture sont des compensations nécessaires liées au malheur de nos vies (…)
 L’art est le seul langage qui se partage à la surface de la Terre sans distinction de nationalité ni de race, ces deux fléaux qui interdisent la communication entre les Hommes. »

Maryse Condé, Histoire de la Femme cannibale


Quelle est ta vision de l’art ?

L’art sublime, il est subtilité. Il laisse entrevoir ce que nos yeux veulent cacher. L’art nous bouscule. Il sait bouger les codes, mi réalité – mi fiction. Il nous pousse au changement, vers une introspection du Moi. Je me fais face. Qui suis-je vraiment ? Qui êtes-vous ? Qui sommes-nous ?

Quel relation entretiens-tu avec le corps ? Le tien ? Celui de l’autre ? A-t-il changé ? Evolué ?

Je n’aimais pas mes seins. Je voulais avoir des seins en forme de pomme. Un jour, ma mère me conta l’histoire d’une femme africaine avec des Tété Kabrit (seins allongés). Bizarrement, cette histoire m’a permis de m’accepter tel que j’étais. J’ai commencé à être à l’écoute. Plus tard, mon corps luttant avec ses propres cellules défectueuses m’a sauvé. Il m’a sauvé de moi-même, de ce que je m’infligeais au quotidien. D’ailleurs, ce détachement pour mes seins m’a permis d’accueillir mon ablation comme une bénédiction plus que comme une mutilation. J’expulsai cette maladie hors de moi, pour toujours. J’ai encore du mal avec mes poils mais ça s’en vient…

Mon corps luttant avec ses propres cellules défectueuses m’a sauvé. Il m’a sauvé de moi-même et de ce que je m’infligeais au quotidien.


Je trouve le corps humain fascinant. Je me plais à l’observer dans sa complexité. Je n’ai d’envie que d’aider l’autre à s’accepter tel qu’il/elle est, à ne plus paraître, juste à nourrir et cultiver l’amour qu’elle/il a pour elle/lui-même…

Es-tu féministe ?

Je ne me suis jamais posée la question. J’avais une mère quasi soumise, sa rébellion passait par moi ! J’aime voir la femme indépendante, ambitieuse, entrepreneuse, cheminant vers ses convictions propres, ses propres choix. Toute femme devrait avoir le choix d’être plutôt que subir.


Comment l’idée du féminisme s’est-elle insinuée à toi ?

Plus jeune, je mangeais dans un restaurant de quartier. Un homme est entré, il m’a regardée, mes poils sur les jambes sous ma petite jupe plissée. Son regard était vicieux, libidineux. Je me suis immédiatement tournée vers l’épilation: il ne fallait plus que l’on voit ces poils-là. Il faut démystifier cette société patriarcale et hétérocentrée où l’homme à un rôle dominant, où la femme est plus un objet de désir qu’un être à part entière, qui sait prendre ces propres décisions. On nous a appris, au-travers de nos corps, de nos dites imperfections, à nous détester au lieu de nous unir. Nous avons été influencées par certains magazines: il fallait que la femme taille 36, ait une belle chevelure (j’ai les cheveux crépus. Je portais des locks. Maintenant, ils sont courts. Je vous en parlerai de belle chevelure…), de longues jambes, autant d’armes de séduction… Balivernes !


Nous sommes toutes différentes: c’est ce qui nous fait Femmes. Dans certains pays d’Afrique, être maigre, c’est être malade. Certaines traditions s’ébrèchent afin que la femme retrouve sa liberté. Chacun.e est libre. Chacun.e a sa propre histoire avec son corps. Pas à pas, nous ferons grandir le monde. Est-ce que la génération dite des millennials vivra un vrai changement ?


Un jour, ma mère me conta l’histoire
d’une femme africaine avec des Tété Kabrit (sein allongé). Bizarrement, cette histoire m’a permis de m’accepter tel que j’étais. J’ai commencé à écouter mon corps.

Quelle est ta position sur ce terme « reconstruction » ?

Reconstruction ou réappropriation de son existence ? De mon point de vue, la reconstruction est, avant tout, une restauration physique, psychique, physiologique et spirituelle. Elle est un cheminement qui commence dès le jour de l’annonce. Par la suite, c’est un choix, parfois imposé par certains médecins parce que tel autre ne convient pas à l’œil d’autrui. Qui à le droit de vous dire ce que vous devez faire de votre corps ? Personne, à part vous.

Comment évolue la perception du cancer du sein chez les femmes et les hommes, d’hier à aujourd’hui ?

Avant, on pensait qu’il fallait commencer à dépister à 50 ans. Les femmes recevaient leur convocation, y allaient ou pas. Cela entraînait plus de risques, des risques plus invasifs, plus mortels. Aujourd’hui, les femmes se mettent à nus. Elles osent affronter la maladie. Malheureusement, elle est diagnostiquée de plus en plus jeune. Nous constatons une grande désinformation. Le cancer du sein chez 1% d’hommes, on n’en parle peu. Souvent, ils n’en connaissent même pas l’existence.
Les mentalités évoluent cependant, même si la maladie reste un tabou. Le regard d’autrui, le qu’en-dira-t-on conservent une place prépondérante dans notre société. Le cancer est une maladie qui fait honte, qu’il faut cacher, ne pas dévoiler, surtout dans notre société antillaise. Chez l’homme, cela peut faire peur. Une femme avec un sein en moins s’écarte de leur idéal féminin. Beaucoup partent, quittent leurs compagnes. Je salue ceux qui restent, accompagnent et surtout combattent à leurs côtés.

Faire de ma vie un elixir



Quelle sexualité après une ablation ?

En fait, elle ne devrait pas s’arrêter. Sauf que parfois, les traitements prennent tellement de place qu’il n’y a plus de temps pour la sexualité. Pour ma part, c’est comme un carburant dans ma vie, de l’essence. C’est bon d’être valoriser, aimer, chouchouter. J’ai même appris à ressentir des sensations à travers ma prothèse: le mental, c’est étonnant ! Lorsque l’autre prend le temps de découvrir, de comprendre et d’accepter ce corps en mutation, vous en refaites connaissance, ensemble.


Qu’est-ce que la beauté, selon toi ? Qu’est-ce que la force ? Qu’est-ce que l’ambition ?

La beauté se trouve dans le cœur et la profondeur d’âme.
La force, c’est la résilience, cette capacité à rebondir malgré les difficultés. C’est être briser, tomber, se relever.
L’ambition, c’est l’exploration des possibilités qui s’ouvrent à soi vers l’audace, l’envie d’atteindre ses objectifs profonds.


Quelles sont les tiennes, d’ambitions ?

Faire de ma vie un élixir. Ça commence maintenant…


Le mot de la fin, un seul ?

Enracinée !

 La vie d’une femme n’est jamais finie.

Maryse Condé

Amazones Guadeloupe

Amazones Guadeloupe 0690 31 01 02 – amazonesguadeloupe@gmail.com

Prochaine étape: l’Hexagone, Paris.