Ritsuko – Cette distance qui nous rend proches

Son genre ? Travailler jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à s’écrouler, éreintée. Être elle-même, même si cela ne correspond à rien de ce qui semble établi. Qu’importe. Ritsuko, artiste, créatrice de contenus sur son pays d’origine, le Japon, est l’amie d’une amie. Nous nous sommes rencontrées, il y a longtemps sans avoir pu prendre le temps d’échanger. Discrétion – partagée – oblige. Il y a quelques jours, nous l’avons pris, le temps. Voilà, en substance, ce que nous nous sommes dit.

D’où viens-tu, Ritsuko (se dit Litsouko) ? Où as-tu grandi ?

Je suis née dans un petit village au centre de l’Archipel, où vivaient mes grands-parents maternels. Un village de la région de Gifu. Ma mère y est retournée pour accoucher. Localement connu pour son sanctuaire, plus de cinq cents ans d’histoire, mon patelin posséde une frontière, de grands portails couleur vermillon, bâtis des deux côtés de la rue principale. On dit qu’il s’agit de la séparation entre notre monde et celui de la divinité. Je suis donc née dans un espace sacré ! (rires) Et puis, j’ai grandi ailleurs, dans une région située à une centaine de kilométres au nord-est de la capitale, la ville-préfecture Mito. Aujourd’hui, c’est assez simple de dire qu’elle se trouve entre Tokyo et Fukushima. Sans connaître personne, mes parents ont choisi de s’y installer après leur mariage, pour sa richesse agricole, sa facilité d’accès à la capitale. Cette commune de 200 000 habitants (aujourd’hui plus de 270 000) ne ressemblait à rien, à mi-chemin entre paysages modernes et bucoliques. Longtemps, je l’ai détestée, j’ai voulu partir, vivre ailleurs.

Tu es partie. Quel est le souvenir que tu transportes partout avec toi ?

J’avais 8 ou 9 ans. Un jour où je simulais la maladie pour sécher l’école – je le faisais régulièrement – je me suis retrouvée toute seule à la maison. A la télé, j’ai vu un tableau de Jean-François Millet, « Des glaneuses ». Il m’a profondément touchée, du fait notamment que le peintre utilise les techniques du classicime pour mettre en scène les miséres paysannes.

Mon patelin posséde une frontière, de grands portails, couleur vermillon, bâtis des deux côtés de la rue principale.
On dit qu’il s’agit de la séparation entre notre monde et celui de la divinité.
Je suis née dans un espace sacré !
(rires)

Ce n’est pas un hasard si, aujourd’hui encore, je navigue au croisement de l’art et du journalisme : ce moment-là est le point de départ de l’aventure qui m’a menée jusqu’ici, celle qui me conduit à réaliser des reproductions de la réalité observée et non idéalisée, tout en exigeant une esthétique héritée des grands maîtres et adaptée à notre temps.

Est-ce simple d’être une Japonaise en France ?

En tant que Japonaise ayant fait le choix de quitter l’Archipel, un pays développé à économie de marché, pour vivre en France, un autre pays développé à économie de marché, exerçant une activité qui me passionne, je dois reconnaître le luxe et la liberté qui est la mienne. La popularité de la culture nippone en France me facilite la vie, d’une certaine manière, il me faut l’avouer, même si je n’apprécie pas toujours que l’on résume mon identité à mon origine.

Si la facilité me crée quelques ennuis, la difficulté me rend plus solide. Continuant de profiter de ma « japonaisité », je considère mes quelques difficultés ou mécontentements comme des épices qui donnent du goût à ma vie. Certains Japonais vivant dans l’Hexagone semblent psychologiquement déstabilisés par l’inéquation entre le Paris réel et la ville dont ils rêvaient. Ce trouble connu sous le nom de « syndrome de Paris » a été diagnostiqué par Hiroaki OTA, psychiatre japonais vivant à Paris.

Quelles sont ces activités qui te passionnent, celles dont il vient d’être question ?

Depuis 2010, je collabore avec le mensuel « Zoom Japon ». Sur ma chaîne YouTube, « A la Japonaise », je partage, depuis l’an dernier, mes expériences françaises et explique comment je vis dans ce pays, avec ce pays ce, d’une façon assez légère. Il ne s’agit pas de parler de « ma » vie mais d’explorer et de raconter des réalités sans jugement. Pour celles et ceux qui rêvent de voyager au Japon, il s’agit de transmettre et de se tenir informer sur ce pays plutôt que l’idéaliser.

La popularité de la culture nippone en France me facilite la vie, d’une certaine manière, il me faut l’avouer, même si je n’apprécie pas toujours que l’on résume mon identité à mon origine.

Comment allies-tu ta culture à toutes celles que tu reçois, au travers de tes voyages, tes échanges, tes rencontres ?

La culture n’est pas quelque chose de figé. Comme le dit le philosophe Héraclite, « Panta rhei » – « Toutes les choses coulent« . Elles changent, comme moi je change, ma façon de voir le monde change et le monde change à tout moment. Je n’essaie pas d’allier ma culture à quoi que ce soit. J’essaie simplement de m’allier au monde, en cherchant à comprendre les besoins de celles et ceux qui m’entourent. Quand je peux être utile, je propose mes connaissances, mon savoir-faire, ce qui se résume à ce que j’ai vécu au travers de mes voyages, mes rencontres, mes études, mes lectures, etc.

Tu vis seule. Depuis combien de temps ? Est-ce une chose qui te pése, qui t’encombre, qui te limite ?

Depuis plus d’un an. C’est un grand pas dont je me félicite.

J’ai toujours vécu avec quelqu’un, de francophone notamment. Et j’aurais pu continuer ainsi. Un jour, j’ai décidé de quitter ce confort d’être accompagnée tout le temps pour apprendre mes limites, celles que je ne percevais pas à ce moment-là de ma vie. Disposer de mon espace de vie ne veut pas dire vivre seule. Il faut vraiment faire attention à ne pas tout confondre. L’expérience que je vis aujourd’hui, j’aurais dû me l’offrir il y a vingt ans. Il n’est jamais trop tard. Chaque chose en son temps. Je le fais maintenant et je pense que c’est le bon moment pour moi.

Je n’essaie pas d’allier ma culture à quoi que ce soit.
J’essaie simplement de m’allier au monde, en cherchant à comprendre les besoins de celles et ceux qui m’entourent.

Cette distance me permet de reconnaître ce qui m’est cher et indispensable ainsi que ce pourquoi je ne suis vraiment pas douée. Je ne sais pas où ni avec qui je serai dans dix ans, dans un an, dans un mois. Un jour ou l’autre, quelque chose me limitera. Comme je le fais toujours, je m’écouterai autant que je peux.

Nous parlions féminisme, il y a un instant. Tu me disais ne pas laisser ton sexe définir ta vie, tes sentiments, tes échecs ni tes succès. Comment définirais-tu la femme ?

Comment puis-je définir la femme alors que je ne sais même pas définir l’être humain ?

J’ai grandi dans un environnement qui réunissait des enfants et des adultes handicapés, mentaux et physiques. Quand tu as connu des gens n’ayant parfois aucune maitrise de leur propre conscience, vivant enfermés dans un espace détaché du monde, quand ton héroïne est une personne sachant coudre avec ses pieds parce qu’elle n’a pas de bras, tu ne te poses pas la question du sexe. Tu t’interroges sur la vie. Et tu comprends vite qu’elle n’est pas toujours juste, qu’elle est absurde. Tout cela ne signifie pas que je suis contre le feminisme : les personnes sensibles à ce sujet doivent avoir leur raison comme moi qui ai mes raisons de ne pas l’être.

Comment définirais-tu la femme que tu es ?

Je suis biologiquement une personne de sexe féminin, sans infirmité physique. J’ai une tête qui sait réfléchir, rêver. Je sais développer des sentiments et des émotions. Socialement, je pense être du « genre » feminin sans comprendre l’intéret de toutes ces questions sur « la femme ». Je suis peut-être agenre, je n’en sais rien…

Je suis chanceuse, vu le nombre de femmes privées de leur liberté, battues à cause de leur sexe, de leur genre. Jusqu’à aujourd’hui, personne ne m’a imposé de rôle – femme, célibataire, mariée. Dans ma vie profesionnelle, j’ai toujours eu des chef.fe.s*, des collègues, femmes et hommes qui m’ont encouragée, m’ont donné certaines responsabilités, la liberté correspondant à mes envies et facultés. En même temps, je n’ai pas été jusqu’où doit exister le fameux « plafond de verre ». Pour être honnête, je n’ai pas l’ambition d’y aller. Je prends chaque route, en fonction de celles qui se présentent devant moi, en suivant mon instinct, à l’instar de l’eau qui coule. Comme l’eau, m’arrêter est synonyme de me troubler.

Qu’est-ce qu’une femme accomplie ?

Une personne qui ne cherche pas à être une femme accomplie. Une personne simple. Une personne qui a du coeur et qui sait partager ce qu’elle posséde avec celles et ceux qui en ont besoin.

Es-tu la femme que tu souhaitais être ?

Je commencerais par remplacer le terme « femme » par « personne ». Et puis, je répondrais que si quelqu’un.e* me dit qu’elle/il* est la personne qu’elle/il* souhaitait être, je me méfierais.

Quelles personnes t’inspirent aujourd’hui ?

Tout le monde. Nous avons tou.te.s* une histoire unique et il y a toujours quelque chose d’attirant chez chacun.e*. Même s’il ne s’agit que d’une facette de sa personnalité ou de ses activités, à un moment, tout le monde est inspirant. Tout le monde.

Cette distance me permet de reconnaître ce qui m’est cher et indispensable ainsi que ce pourquoi je ne suis vraiment pas douée. Je ne sais pas où ni avec qui je serai dans dix ans, dans un an, dans un mois.
Un jour ou l’autre, quelque chose me limitera.
Ce que je sais désormais, c’est que je m’écouterai autant que je peux.

*L’écriture inclusive utilisée ici et là est un ajout personnel, une position politique personnelle. Ritsuko ne l’utilise jamais.
Dominique