Fille, femme, autres – Descendre de sa Tour de Babel

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« Pas besoin d’être rivés aux chaines d’info pour avoir l’impression, parfois, d’être enfermés dans notre Tour de Babel où on n’entend même plus les voix de nos voisins. Mais la littérature et l’art sont en mesure de nous rappeler notre folie et nos préjugés, notre égoïsme et notre myopie, les livres, les œuvres d’art et les histoires savent aussi nous rappeler les joies, l’espoir et la beauté qui nous rassemblent ».

Ces mots sont de Barack Obama. Extraits d’un article du New York Times sur ses mémoires, Une terre promise, tome. 1, l’une des meilleures ventes du moment. Dithyrambique presque hagiographique, l’article expose la conviction de l’ancien président des Etats-unis « qu’en ces temps divisés, la narration et la littérature sont plus essentiels que jamais. (…) Nous devons rendre explicites les uns aux autres qui nous sommes et quels cap nous nous fixons ». Dans Fille, femme, autre, tout récemment traduit en français, Bernardine Evaristo raconte des vies, des folies, des préjugés pour en arriver à la conclusion que peu importe l’exception, le tout est de faire avec et de parvenir à vivre ensemble. Comment ?

Les petites histoires

Douze femmes se cotoient. Elles racontent, tour à tour leur histoire, ce qui la rend personnelle tout en étant tellement inscrite dans la ronde des polémiques actuelles : Amma est une artiste, lesbienne, polyamoureuse par bravade un peu, par anticonformisme. Dominique suit un amour qui la fascine, qui manquera de peu de la détruire. Yazz est jeune et impétueuse. Pleine d’assurances, elle découvre les idées qui traversent son monde et ne manque pas de conserver ouverts les yeux de sa mére sur ses évolutions, ses tumultes, la nécessité de le sauver, le monde, de la folie de la génération passée, celle de ses parents. Shirley est une bosseuse à la vie parfaite qui ignore que son mari a couché avec sa mére. Carole a réussi. Partie de rien, victime d’un viol en réunion à l’adolescence, elle a dépassé les préjugés pour s’installer au firmament de la société, quitte à gommer sa culture. C’est en tout cas ce qu’estime sa mére, Bummi, qui, bien qu’extrêmement fiére, peine à la renconaître. Shirley, l’enseignante qui l’a soutenue, étouffe dans la vie stricte et rigide qu’elle s’est choisie, peinée de ce que Carole, « sa plus belle réussite », ne lui ai jamais adressé un mot de remerciement. Pénélope, engoncée dans ses préjugés, dans son aigreur, un temps rivale de Shirley – elle deviendra son « amie de travail » – ignore tout de ses origines. Elle ne connaît pas sa mére, Hattie, aïeule de Morgan. La Tisha aussi est en colére. Elle n’est que revenche : contre la vie, les institutions qui l’ont brimée, qui ne lui ont offert que la force comme solution pour exister. Megan, devenue Morgan détaille sa transition qui n’est pas « un caprice« . « Il s’agit de devenir soi, véritablement, malgré la pression de la société ». Winsome est la mére de Shirley, Grâce celle de Pénélope et Yazz est la fille d’Amma et de Roland, donneur volontaire, également homosexuel, intellectuel renommé, en quête perpétuelle de reconnaissance et en extase devant sa fille unique qui la lui refuse.

 

 

 

La grande histoire

Dans cet ouvrage, il est question de quête de soi et d’identité. La beauté tient dans ce qu’il en est question au-travers d’histoires de femmes et d’hommes, perturbé.e.s par la couleur, ce qu’elle suppose pour chacun, par l’importance que lui accorde la société. Il est question d’identité et, au début, on peut naïvement penser qu’il ne s’agit que de cela: d’une somme d’égoïstes centré.e.s sur leur nombril, enfermé.e.s dans leur Tour de Babel, déconnecté.e.s. Et plus l’histoire avance, plus on s’interroge sur ses propres représentations, sa propre myopie. Plus l’histoire avance, plus complexe elle devient parce que ces histoires se rencontrent, se recoupent, se répondent pour tordre plus encore les premiéres impressions. Plus l’histoire avance et plus l’on se dit que, bien sûr, la vie est ainsi, souvent résumée aux apparences sans aller au fond des regards que l’on croise, des mots que l’on échange, des rencontres, des gens, des relations. Plus l’histoire avance et plus elle parle de nous, nous interpelle dans nos jugements, ces folies qui méritent de rester passagéres. Plus l’histoire avance et moins elle est centrée, plus est ouverte sur l’essentiel : quelles que soient nos exceptions, nous ne sommes pas seul.e.s. Chacune de nos actions impacte une personne. Notre petite histoire, immanquablement s’allie à une autre puis une autre pour donner une histoire plus grande. Il ne faut pas moins de quatre-centre soixante-dix pages pour comprendre qu’enfin « Qu’importe sa couleur ? Comment Pénélope a-t-elle pu croire un jour que ça avait de l’importance ? Ce sentiment qui la submerge est si pur, si primal. Il y a une mére et une fille qui réajustent de fond en comble l’idée qu’elles ont d’elles-mêmes. A présent, sa mére est assez proche pour qu’elle puisse la toucher. Pénélope a craint de ne rien ressentir ou que sa mére n’exprime rien envers elle : ni amour, ni sentiments, ni affection. Comme elle s’est trompée ! L’une et l’autre ont les yeux pleins de larmes. Les années lentement reculent jusqu’à ce que la vie passée l’une sans l’autre s’anéantisse. Il ne s’agit pas de sentir ceci ou cela, de dire ceci ou cela. Il s’agit d’être ensemble ». (La ponctuation est personnelle. Dans le roman, il n’y en a pas. Ou très peu. La structure du texte est libre comme la vie et ses aléas).

 

Plus l’histoire avance, plus on s’interroge sur ses propres représentations, sa propre myopie

Histoires personnelles

L’entrevue de Barack Obama, publiée le 8 décembre 2020 et retranscrite dans le Courrier international de cette semaine, s’achéve sur ces mots : « Que l’on parle d’art ou de politique, ou que l’on mette simplement un pied devant l’autre chaque jour, il est utile de chercher cette joie, là où elle se trouve, et de faire primer l’espoir sur le desespoir. Nous appréhendons tous les choses différemment, mais je crois que l’optimisme sur lequel je me construis découle généralement d’une faculté à appréhender autrui à sa juste valeur (…) Les voix qui habitent les livres et les chansons qui nous rappellent que nous ne sommes pas seuls ».

Bernardine Evaristo raconte des vies, des folies, des préjugés

Récemment, une amie et moi parlions de Barack Obama. Elle disait son admiration pour l’homme, le couple qu’il forme avec Michelle, sa compagne. Je lui disais mes réserves, cette maniére de proposer son pays toujours, sous couvert d’universalisme, qui ne me plaît pas. Je me sens envahie par les Etats-Unis, oppressée par une maniére de dire le monde, de voir, de penser le monde, de l’exprimer comme la voie ultime, par ces nouveaux filtres sociaux empruntés et adoptés sans réserve comme le chewing-gum et le coca-cola en leur temps. C’est égal, tous ces témoignages qui paraissent et provoquent tumultes et remises en cause de tel personnage sacré, de tel journaliste, de tel écrivain, de tel monument d’érudition dont on découvre qu’ils ne sont que des raclures couvertes par une époque, une société de gens obtus et enfermés dans leur petit monde. En quoi aident-ils tout un chacun à déceler sa propre lumiére, à s’élever, à réévaluer son jugement, le déplacer, le remplacer ? En quoi bouleversent-ils, tous ces témoignages, au-delà des coléres et indignations légitimes qu’ils suscitent ? Ces témoignages qui s’exposent sur la voie publique, qui accaparent de plus en plus d’espace médiatique, en librairie, doivent-ils être considérés comme de la littérature ou, plus simplement, comme une bonne nouvelle pour les livres, la lecture, les éditeurs  ? Ces livres-là aident-ils vraiment les victimes ou les réinscrivent-elles dans la boucle de souffrance qui est la leur ? Cette boucle est-elle nécessaire à leur guérison ? En quoi sont-ils vecteurs de création.s, de créativité, ces ouvrages ? Ces questions sont-elles légitimes ou déplacées ?

 

Histoires et personnalité

« – Dom, tu es trop drôle (…) Si tu ne fais pas montre de plus d’ouverture d’esprit sur ce point, tu risques de devenir obsoléte. Moi, avoir une fille rebelle, « woke » comme ils disent maintenant, qui n’aime rien autant que faire mon éducation, m’a obligée à complétement réviser ma façon de penser (…)

– (…) Je suis une has been de la vieille école qui constitue un probléme.(…)

(…) Nous devrions être contentes que de plus en plus de femmes reconfigurent le féminisme et que l’activisme populaire se propage comme un incendie, que des millions de femmes découvrent la possibilité de s’approprier notre monde comme des êtres humains à part entière.

Là-dessus, je ne peux que m’incliner »

(Fille, femme, autre)

 

La fin de l’histoire 

En ces temps confinés où l’on ne peut guére se projeter plus loin qu’à la fin de la journée, la fin de la semaine étant déjà un horizon trop lointain, en ces temps d’incertitudes, l’occasion nous est offerte d’échapper à nos certitudes, nos habitudes, d’en créer de nouvelles pour élargir nos horizons créatifs. Confiné.e.s à 18 heures, tout le monde est logé à la même enseigne: obligé.e.s à la créativité. Barack Obama: un temps, il arpentait « New York, généralement seul. Je lisais et j’écrivais dans mon journal. Je m’interrogeais sur mes convictions profondes et le sens à donner à ma vie. Je faisais beaucoup de listes à cette époque » précise-t-il « j’entendais parler d’un livre, je le lisais, et s’il faisait référence à un autre livre, alors je cherchais ce dernier ». A mesure de lectures, les listes s’allongent, les pistes de réflexion aussi et les questions se multiplient : Brit Bennet, Margareth Atwood, Maryse Condé, Djaïli Amadou… En tant que femme, faut-il lire essentiellement des femmes pour mieux s’entendre, questionner son être et ses positions ? Mais Jorge Amado, Wole Soyinka, Laurent Mauvinier ? Et les classiques ? Trop anciens pour le Nouveau Monde ? Et les essais ? Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (Corinne Morel Darieux): avec un titre pareil, cet ouvrage ne mérite-t-il pas d’être lu ?

 

La premiére surprise de l’année 

« La littérature et l’art sont en mesure de nous rappeler notre folie et nos préjugés, notre égoïsme et notre myopie, les livres, les œuvres d’art et les histoires savent aussi nous rappeler les joies, l’espoir et la beauté qui nous rassemblent ». Bernardine Evaristo aura été ma premiére surprise de l’année 2021 : foisonnante, subtile, déstabilisante. Un premier voyage qui m’a déplacée loin de ma Tour de Babel de préjugés, de facilités, d’enfermements. Une ouverture vers l’autre, les autres, toutes celles et ceux que l’on regarde au loin, que l’on regarde de haut, sans les connaître, sans les entendre, sans savoir leur histoire, se disant qu’il n’y a là rien à rencontrer, rien de beau à découvrir. Myopie.

Une richesse réside en chacun.e. Peu importe l’exception, le tout est de faire avec et de parvenir à vivre ensemble. Fallait-il vraiment que l’art et la litterature nous le rappelle ? Dans mon cas, il semble bien.

Interroger ses convictions profondes et faire des listes