Tamara – Danser aux rythmes de sa vie

Ses partages transpirent l’engagement : écologie, inclusion, égalité, partages, diversité. Tamara est danseuse, chorégraphe, cheffe d’entreprise, artiste. Partout, elle explique ce qu’est le Body Mind Centering, le centrage en mouvement, sa technique, une manière d’apprendre à ressentir, à se ressentir. Une manière de « se connaître de l’intérieur », de se réinventer.

Bonjour Tamara, si tu devais te présenter en quelques mots, lesquels seraient-ils et pourquoi ?

Aimante. Curieuse. Aventurière.

Aimante, parce que l’amour est un élément moteur dans ma vie, depuis l’amour inconditionnel que j’ai reçu de ma mère, qui s’est inscrit en moi comme une source de lumière inépuisable, qui m’autorise à être ce que je suis, à l’amour que je donne et reçois de ma petite famille, mes enfants, mon compagnon. Il me porte loin pour pouvoir offrir dans mon travail le meilleur de moi-même.

Curieuse, je le suis. Curieuse de l’autre. Dans mes rencontres, amicales ou amoureuses, j’ai souvent été guidée par ce qui est différent chez l’autre. Surtout si cette différence dissonne avec ce qui renvoie à la « normalité ». Curieuse des autres cultures aussi. J’adore Paris pour son aspect cosmopolite. Cette ville m’a toujours offert la possibilité de rencontrer et d’écouter parler une langue à l’autre. Curieuse d’apprendre. J’ai renoué tard avec le plaisir d’apprendre. Peut-être parce que dans l’enfance, je n’ai pas eu suffisamment de sécurité. Aujourd’hui, je transmets à partir de cette curiosité de l’enfant qui aime « croquer la vie à pleine dent ».

Aventurière, enfin, tout simplement par héritage. Mes parents sont venus de loin, du Pérou, pour découvrir la France et adopter cette terre afin qu’elle soit mon terrain d’atterrissage. J’ai donc grandi avec ce goût de « si tu veux, tu peux ». Plus tard, adulte, j’en ai fait un leitmotiv pour transformer mon rêve en réalité. Aventurière parce que j’aime les défis. Non pas pour me prouver que je suis la meilleure (je n’ai jamais aimé la compétition) mais pour apprendre une autre facette de la vie, de moi-même. C’est pour ça que j’ai si souvent aimé me mettre dans la position du débutant, pour continuer à apprendre et à m’améliorer.

Alors, qu’est-ce que le Body-Mind Centering® ?

Cette approche appartient au champ de l’Education somatique. Il se définit par un ensemble de pratiques qui éveillent la conscience du corps en mouvement. En tant qu’éducateur.trice et/ou praticien.ne, nous transmettons des outils qui permettent d’explorer le vivant en nous et le potentiel d’expression de l’être humain. Le Body-Mind Centering a été fondé par Bonnie Bainbridge Cohen, danseuse et ergothérapeute. La particularité de cette approche est de réapprendre à apprendre, par d’autres vecteurs que la façon traditionnelle qui considère l’apprenant comme un cerveau vide à remplir. Il s’agit de proposer différents terrains d’exploration, pour permettre aux apprenants de mieux orienter leur corps et leur esprit afin d’activer sa perception depuis l’intelligence du corps en mouvement.

Dans mes rencontres, amicales ou amoureuses, j’ai souvent été guidée par ce qui est différent chez l’autre. Surtout si cette différence dissonne avec ce qui renvoie à la « normalité »

Sortir de la verticalité, de l’apprentissange du haut vers le bas, apprendre autrement, par soi-même et pour soi-même en somme…

Ce processus d’apprentissage passe par l’exploration des systèmes du corps (système squelettique, musculaire, organique, ligamentaire, endocrinien et des fluides du corps) pour developper des supports internes pour mieux bouger et être plus autonome sur sa santé, sa créativité et de manière générale pour aligner son attention-intention à son action dans le monde. Les cours de BMC, se déroulent sous des formes toujours renouvelées, par différents modes (mouvement, toucher, parole, dessin et voix) pour susciter « l’embodiment », l’incarnation des participants. « L’embobiment » est un processus. On passe par des états corporels différents qui nous permettent d’enregistrer de nouveaux bagages.

« Centrage en mouvement » n’est-ce qu’une traduction de BMC ou est-ce plus ?

« Centrage en mouvement » est une série de cours en ligne que j’ai démarré en pleine pandémie Covid-19, au printemps 2020. Il m’est apparu évident lors du premier confinement que je ne devais pas m’arrêter de transmettre la liberté de mouvement, plus encore dans un contexte de privation de circuler. « Centrage en mouvement » continue par zoom, actuellement. Chaque soir, chacun découvre une partie de son corps pour apprendre « aérer » cet endroit. Puis, cet apprentissage est intégré à l’ensemble du corps qui peut enfin bouger avec plus de fluidité.

L’amour est un élément moteur dans ma vie, depuis l’amour inconditionnel que j’ai reçu de ma mère qui s’est inscrit en moi comme une source de lumière inépuisable qui m’autorise à être ce que je suis, à l’amour que je donne et reçois de ma petite famille, mes enfants, mon compagnon. Il me porte loin pour pouvoir offrir dans mon travail le meilleur de moi-même.

Comment y es-tu arrivée ? Quel mouvement t’a mené au BMC ?

Je travaillais pour une petite compagnie de danse contemporaine qui s’adressait à un « jeune public ». Intermittente en quête de liberté de mouvement, j’ai postulé pour me former à l’improvisation et à la danse-contact. Au milieu de ce stage, il y avait quatre jours de BMC, animé par Vera Orlock, une formatrice exceptionnelle qui a marqué par sa pédagogie (elle nous a quitté il y deux ans). Je l’ai vécu comme une vraie révolution où un autre rapport au temps se déployait, une relation au groupe s’instaurait de manière moins hiérarchisée. Surtout, il n’y avait pas le modèle du virtuose comme référence, si cher au monde de la danse. Il y avait ce truc en plus. L’espace de danse devenait un espace partagé par la parole.

« J’ai grandi avec ce goût de « si tu veux, tu peux ». Plus tard, adulte, j’en ai fait un leitmotiv pour transformer mon rêve en réalité ».

Mon lien à la danse existe depuis l’enfance. Cependant, j’ai toujours entretenu un lien duel entre être ou ne pas être danseuse, avant de comprendre que la danse était pour moi un moyen de communiquer et de m’exprimer. J’ai toujours refusé les codes du beau et de la virtuosité. C’est grâce au BMC que j’ai compris que je voulais évoluer vers la danse de l’être. C’était en 1999. Il y a 21 ans, j’ai plongé dans un processus de réappropriation de ma danse et de mon corps. Une année plus tard, la vie accélère le processus vers la pratique du BMC car je perds ma mère d’un cancer foudroyant. Elle s’est tuée au boulot. Elle était le pilier de la famille et nous faisait vivre en sacrifiant son temps à elle. Elle m’a toujours soutenue dans mes élans artistiques. Elle m’a élevée avec l’idée d’aimer mon métier. J’avais 24 ans. Il m’a fallu me reconstruire et grandir sans elle. La psychanalyse m’a aidé à savoir qui j’étais. Le BMC m’a offert la possibilité d’être sans concession. Voilà comment, en 2006, j’ai pris la décision d’emprunter la voie du BMC pour développer le bien-être et contribuer au développement de cette approche en France.

« Comme le flux et le reflux des vagues, s’adapter à l’environnement et accueillir les changements »
(Camin’Arts)

Lier la recherche d’ancrage au mouvement, à la danse, n’est-ce pas un peu ambivalent, contradictoire ?

Nous sommes tou.te.s issu.e.s du mouvement. Depuis le mouvement des cellules de nos parents qui se sont unis au mouvement de vie qui nous fait naître, nous nous développons grâce au mouvement. L’ancrage est aussi un mouvement : celui de se relier à soi, à son corps et cet esprit indomptable qui passe d’un état à un autre. Alors pour être bien, plutôt qu’inhiber le mouvement, je propose de se réconcilier avec son sens du mouvement, celui qui nous aide à nous développer, à nous déployer en surfant sur la vague de la vie.

Qui peut adhérer à la pratique ? Existe-t-il un profil-type de pratiquants ?

Il n’y a pas de profil type. Surtout pas ! Ou je ne ferai pas ce métier ! Tout le monde, quelque soit son genre, son âge, sa culture peut participer dès lors qu’elle/il se sent curieu.x.se d’explorer la liberté de mouvement. Ce travail s’applique dans différents domaines: les arts, le domaine social et culturel, l’éducation, le soin, la petite enfance, la gériatrie, le bien-être, la thérapie, la formation professionnelle, l’entreprise. Je ne me cache pas qu’à Paris, un certain type de personnes vient à moi : les artistes, les thérapeutes, les personnes déjà engagées dans une démarche de développement personnel mais je réserve une partie de mon temps professionnel à rencontrer des gens qui n’y auraient pas accès. Il s’agit de projets de formation professionnelle, de projets sociaux où mes ateliers sont gratuits. Je m’aperçois alors que le BMC parle à tout le monde et répond à un besoin d’autonomie et de recherche de bien-être.

Tout le monde, quelque soit son genre, son âge, sa culture peut participer dès lors qu’elle/il se sent curieu.x.se d’explorer la liberté de mouvement.

Quelque soit le projet, je m’adapte à mon public et à ses attentes. Pour les faire voyager au pays de leur corps, pour partager des informations anatomiques, pour mieux en connaître la cartographie, pour susciter l’auto-régulation. Chaque séance apporte des outils afin que les personnes réapprennent à écouter leur corps et trouvent de nouveaux appuis au quotidien. Depuis deux ans, je forme à l’anatomie dans différentes écoles, dans le nouveau C.A.P Petite enfance. J’ai conçu un programme de formation «Anatomie Vivante», ouvert à un public souhaitant intégrer à son travail cette intelligence, cette conscience du corps en mouvement.

Comment les touts-petits, les enfants réagissent-ils aux ateliers ?

Janusz Korczak – que j’aime beaucoup – disait en substance : « c’est épuisant de s’occuper des enfants. (…) Ce qui fatigue, c’est d’être obligé de nous élever jusqu’à la hauteur de leurs sentiments. De nous élever, de nous étirer, de nous mettre sur la pointe des pieds, de nous tendre pour ne pas les blesser ». A leur contact, on s’aperçoit que les enfants ont beaucoup à nous apprendre. On pense à tort que les « apprentissages indispensables » sont ceux qui viennent après la lecture. Quand on explore cette période de la vie, de la naissance à la marche, à environ 18 mois, on se re-connecte avec tellement d’aspect de soi qu’on réprime au quotidien à savoir notre sensorialité, notre formidable sens de l’adaptation et notre capacité à découvrir de nouveaux chemins. En France, on éduque les enfants avec cette phrase répétée à longueur de journée « arrête de bouger! ». On ne prend pas la mesure de cet ordre.

Quelle a été ton enfance ?

J’ai vécu au rythme des rencontres de la jeunesse militante d’Amérique latine, féministe et immigrée. J’étais l’enfant du groupe. Mes parents cohabitaient avec d’autres amis ce qui fait que j’ai eu trè tôt d’autres influences liées au Mexique, Grèce, la Colombie, l’Algérie. Je garde en mémoire cette joie où le militantisme allait de pair avec la fête et le partage des cultures. Pas étonnant que mes amis soient d’ailleurs : du Mali, du Vietnam, de la Réunion, d’Iran. En grandissant, j’ai développé une aisance à circuler d’un monde à l’autre, d’être surtout à la frontière, dans la zone « entre-deux », où les horizons se croisent et se rencontrent. Parisienne, j’ai été coupée du sol, je n’ai pas connu le plaisir de grimper aux arbres. Je suis heureuse, en tant que maman, d’accompagner mes filles dans leur quête de hauteurs et de les voir heureuses de grimper aux arbres. J’ai grandi avec l’idée que la ville est rassurante et la forêt inquiétante. D’un autre côté, j’ai eu des expériences marquantes en pleine nature : la vie au milieu des champs cultivés par mes grands parents en pleine Cordillère des Andes, assister ma grand-mère lors des récoltes de maïs et de blé, égrainer, trier le blé dans le vent pour le nettoyer des impuretés, faire sécher les grains au soleil, rouler dans les champs d’alfalfa (Luzerne) autant d’expériences physiques agréables que je me suis pourtant empressée d’oublier. Cet endroit nommé par mon Grand-père « Medio mundo » (moitié du monde), m’a marqué par ses traditions ancestrales. Je me rappelle avoir été saisie un soir à la vue du ciel se transformer au crépuscule. Cela m’a donné le sentiment d’être dominée par la nature. Alors, il a fallu cheminer et renverser les préjugés, grandir et ré-apprendre à me réfugier dans la nature, comprendre physiquement la résilience de cette « pachamama » (Terre mère- mère Nature), me recueillir dans l’humus et pleurer mon deuil, crier ma douleur de la perte à l’abri d’un sous-bois ardéchois. Ce processus de réappropriation de mon corps est passé par l’acceptation de ma condition humaine reliée à la nature et formant partie d’un écosystème de relations.

Deux questions me taraudent au quotidien :
quelle terre laisserons-nous à nos enfants?
Quels enfants laisserons-nous à notre terre ?

Ancrée comme un arbre, ouverte au monde comme une graine prête à éclore…

Ces mots sont inspirés d’un de mes spectacles où mon personnage est une graine rouge et noire (du Pérou) « Huayruro ». Elle représente la force et l’énergie condensées d’un être, celle qui n’est pas encore exprimée et renvoie au potentiel d’existence. Je voulais rendre compte de la liberté d’être « ce que je ne suis pas encore », un peu comme l’enfant qui s’épanouit et rêve aux possibles de sa vie.

Danseuse et chorégraphe, en 2007, tu crées la compagnie Camin’arts. Que signifie Camin’arts ? Quelles en sont les finalités ?

L’association Camin’Arts a vu le jour en 2007. Cela signifie Marcher ou Cheminer en espagnol. Camin’Arts est né d’un rêve: celui de se développer à tout âge, de réinventer sa vie, de partager ses expériences et de mettre en réseau les pratiques qui relient, qui redonnent du sens à la vie pour accompagner pas à pas vers la créativité et l’expression. Pendant 10 ans, je suis allée à la rencontre des publics avec mes ateliers d’éveil corporel. J’ai créé deux pièces: « l’Arbre et la Graine » et « Tout l’or du Pérou ». Puis il est devenu de plus en plus difficile de survivre pour les petites compagnies associatives face à la lourdeur administrative et comptable. J’ai donc cherché un autre modèle économique. Aujourd’hui, je suis entrepreneure-salariée d’une coopérative d’activité et d’emploi nommée Coopaname. Depuis 2017, mon travail a évolué et s’inscrit harmonieusement avec les valeurs de la coopérative, à savoir le partage, le collectif, la mutualisation des outils et le co-développement. Mon projet actuel se nomme « être BMC (Bien dans Mon Corps) » . Apres 10 ans de créativité et de rencontres avec les publics, j’ai développé à mon tour une pédagogie et des outils que je partage dans mes formations pour faire évoluer les consciences.

Ce qui nous définit en tant qu’humain, c’est notre aspect relationnel. J’oeuvre au quotidien pour nourrir le lien entre les gens, à eux-mêmes, pour transmettre des moments où le vivant est au coeur de la relation.

Au sortir du confinement, une sexologue, Marie Alexandrine, et toi avez décidé de lier vos énergies. Dans quel.s but.s, cette rencontre  ?

Ce n’est pas la première fois que je m’associe à d’autres pratiques. J’ai collaboré avec différentes disciplines, le théâtre, la musique, le cirque ou d’autres approches d’éducation somatique comme le Feldenkraïs pour ouvrir le champ d’exploration, élargir les points de vue. C’est, par contre, la première fois que j’aborde la thématique de la sexualité. Marie a suivi plusieurs de mes cours. Nous nous sommes rencontrées dans nos démarches professionnelles. J’ai pensé cette proposition, non pas dans un but précis mais plutôt pour répondre à un élan, pour partager ce qui me semblait essentiel à savoir rééquilibrer le système nerveux pour renouer avec le plaisir. Marie a répondu à cet élan avec enthousiasme par l’envie partagée de proposer un espace de créativité et d’expression pour traverser cette période complexe.

Quelles actions/engagements t’interpellent aujourd’hui ?

Je suis admirative de cette jeunesse qui n’hésite pas à tout plaquer : le confort du boulot, la sécurité de l’emploi pour vivre avec moins et militer en faisant des actions de désobéissance civile pour se faire entendre des pouvoirs publics et faire bouger la société vers plus d’écologie et de justice sociale. Deux questions me taraudent au quotidien : quelle terre laisserons-nous à nos enfants ? Quels enfants laisserons-nous à notre terre ? Je crois qu’on a atteint un seuil irréversible où on ne peut plus faire l’impasse et rester passif. Il faut agir. En ce qui me concerne, j’agis au changement de conscience par l’écologie du corps en lien avec l’environnement. Mon action s’inscrit dans cette perspective de changement de paradigme. Nous devons réapprendre à être plus autonome et vivre avec l’essentiel. Pour moi, l’essentiel, c’est rester humain et ne pas se « dématérialiser avec le numérique ». Le numérique doit rester un moyen et non pas ce qui nous meut. Ce qui nous définit en tant qu’humain, c’est notre aspect relationnel. J’oeuvre au quotidien pour nourrir le lien entre les gens, à eux-mêmes, pour transmettre des moments où le vivant est au coeur de la relation.

S’autoriser à s’arrêter, à ralentir, même quand on pense qu’on n’a pas le temps.
C’est justement dans ces moments-là que faire une brève pause est une victoire

En ces temps contraints, enfermés, quel.s conseil.s proposerais-tu pour que chacun danse aux rythmes de sa propre vie ?

Premièrement s’autoriser à s’arrêter, à ralentir, même quand on pense qu’on n’a pas le temps. C’est justement à ces moments-là que faire une brève pause, même de quelques secondes, fermer les yeux et se brancher sur sa respiration est une victoire pour la santé du système nerveux.

Couper son portable. Se retirer des écrans pendant quelques minutes voire quelques heures par jour, spécialement quand on est en famille.

Retrouver des espaces de jeux avec ses enfants, faire la cuisine avec son compagnon ou sa compagne, chacun met son énergie pour que la tâche ne devienne plus une corvée mais un moment d’être ensemble.

Enfin, quelque chose que je pratique au moins une fois par semaine et qui fait du bien à toute la famille : mettre de la musique, dégager l’espace au sol et danser librement.

J’oeuvre au quotidien pour nourrir le lien entre les gens, à eux-mêmes, pour transmettre des moments où le vivant est au coeur de la relation.