VIRAGE : un gorille sur la route

Pexel/Ryutana TSUKATA

La derniére enquête Virage – Violence et Rapports de Genre – paraît ce mercredi 25 novembre. Elle a été réalisée en 2015, auprés d’un échantillon de plus de 27 268 femmes et hommes, âgé.e.s de 20 à 69 ans. Tout au long du questionnaire, les termes de « violence » ou « d’agression » ne sont jamais utilisés. Seuls des faits sont décrits. Ils confirment qu’il ne fait pas bon n’être pas « du côté des plus forts ».

J’ai un fils. Et, évidemment, en tant que femme, en tant que mére, je prends garde à ses représentations. Il se trouve qu’il est particuliérement bien entouré : il tentait d’expliquer la non-binarité à sa grand-mére éberluée, il y a quelques mois. Il a toutes sortes d’ami.e.s et semble plus fidéle aux plus anciens, ceux qui lui ressemblent, ceux dont la ressemblance s’affirme avec le nombre des années. Anciens comme nouveaux sont celles et ceux qu’il a choisi.e.s. Ses amies sont ses amies. Ce ne sont pas des petites amies potentielles : ce sont des amies. Point. Le consentement n’est, selon lui, ni une question, ni matiére à débat. Non, c’est non et oui n’interdit pas de prendre son temps. Jusqu’ici, mon fils semble sécure comme disent les psychologues, les enseignants, toutes ces personnes qui utilisent ces terminologies pour signifier qu’il paraît plutôt à l’aise dans se baskets. J’ai un fils et oui, clairement, pour moi, c’est une affaire importante. Comme le fait d’être une femme.

Dans le retroviseur

Si longtemps mon expérience de femme ne m’a pas semblée significative, signifiante, signifier quoi que ce soit, la rencontre d’autres filles mieux centrées, de lectures plus axées ont changé cette vision de moi, de mon expérience présente, de mes expériences passées. Ce changement n’a causé aucun trouble. Il est plutôt venu éclairer celle que j’avais été, celle que je suis mais, et là est la chose fondamentale, celle que j’ai envie d’être, d’assumer surtout, partout, d’engager, de partager. Mon passé est passé et digéré. Mon présent, enrichi, ruisselle sur un futur à construire. Parmi les ouvrages à m’avoir ouvert les yeux, King Kong théorie. On peut dire que dès l’entame, le titre en l’occurrence, l’affaire est faite. Parmi les phrases que j’ai retenues, qui m’ont inspirées, c’est qu’être elle, Virginie Despentes, est une affaire. Parce qu’être Dominique aussi. Être devrait être l’affaire de toutes, de tous. D’autres phrases ont retenu mon attention – beaucoup d’autres à vrai dire– mais voilà celle que j’ai envie de citer maintenant : « C’est pénible d’être une femme (…) Mais à côté de ce qu’est être un homme, ça ressemble à une rigolade». La derniére enquête VIRAGE est parue ce mercredi 25 novembre. Elle « rend possible la comparaison des déclarations des femmes et des hommes ». Elle démontre « l’existence d’un continuum des violences pour les femmes, c’est-à-dire que chaque fait se situe généralement dans un ensemble plus vaste qui inclut les menaces, les agressions verbales, les atteintes psychologiques, les violences physiques et sexuelles. Autrement dit, dans leur expérience de vie, les femmes connaissent plusieurs formes de violences et dans les différentes sphéres de la vie ».

Non, c’est non et oui n’interdit pas de prendre son temps.

Panneaux et signalisations

« La définition de la violence retenue ne s’appuie pas sur les catégories policiéres ou juridiques pensées en termes de crime ou de délit mais repose sur la notion d’atteinte à l’intégrité physique et morale de la personne; il s’agit d’actes, de gestes, de paroles visant « à imposer sa volonté à l’autre, le dominer au besoin en l’humiliant, en le dévalorisant, en le harcelant jusqu’à sa capitulation et sa soumission ». Contrairement au conflit, au cours duquel les positions des protagonistes peuvent évoluer, la violence est « perpétrée de façon univoque et destructrice ». Voilà pour la définition employée. Tout au long de l’enquête se confirme un fait : la violence est une affaire de pouvoir. Au travail, «les auteurs sont le plus souvent des supérieurs hiérarchiques, puis des collègues et des usagers, majoritaires en cas de violences physiques ou sexuelles. Les hommes accusent surtout des hommes, les femmes accusent surtout des hommes, des groupes mixtes et plus rarement des femmes, agissant seules ou en groupe. Les personnes déclarant des violences sont plus souvent en situation de vulnérabilité économique ou familiale, et plus isolées ».

Le déclenchement des violences s’appuie sur les rapports inégalitaires et hiérarchiques au sein des différents espaces de vie

Les données de la sphére scolaire rejoignent celle de la sphére professionnelle. Dans l’espace public, il ne fait pas bon s’éloigner de la norme : « Le déclenchement des violences s’appuie sur les rapports inégalitaires et hiérarchiques au sein des différents espaces de vie, qui peuvent se cumuler ou se combiner  (…) L’espace public est un lieu d’exposition majeur aux violences, notamment pour les femmes et pour les hommes des groupes minorés. Les situations de violence viennent réaffirmer la hiérarchie entre le masculin et le féminin et l’ordre social hétérosexuel (…) Le degré de conformité aux stéréotypes de l’apparence selon le genre, féminin ou masculin, joue un rôle central (…) Finalement, les violences dans les espaces publics, particuliérement fréquentes dans les espaces urbains, réaffirment les hiérarchies sociales ». Ainsi, un tiers des gays et environ 40 % des hommes bisexuels déclarent avoir subi des violences dans l’espace public. Une part significative de femmes et d’hommes déclarent des violences (psychologiques, physique ou sexuelles) dans l’enfance et dans l’adolescence. Toutes générations confondues, ils sont près d’1 femme sur 5 (18 %) et 1 homme sur 8 (13 %) ). Situation de handicap, mauvaise santé, aspect physique : « les inégalités de santé participent de la hiérarchisation sociale et des rapports de domination, comme le regard porté sur l’apparence physique ». «  6% des femmes et 2% des hommes indiquent avoir subi des atteintes plus ou moins répétées de la part d’un.e partenaire sur l’ensemble de leur vie conjugale et la catégorie « atteintes très sévères » concerne 10 fois plus de femmes que d’hommes ». Partout, à la maison comme au boulot, la pression psychologique, les violences psychologiques touche indiféremment femmes et hommes.

Exposition Coeurs – Musée de la vie romantique – Février – septembre 2020

25 novembre, journée de mobilisation

C’est dans ce contexte que doit s’accomplir la norme sociale, celle du couple hétérosexuel. C’est dans ce contexte que doivent se créer les relations professionnelles propices au développement économique. Une amie me disait, il n’y a pas une minute, que la situation sanitaire avait le mérite de nous placer face à nous-mêmes. Résultats: des violences conjugales et familiales décuplées. En ce mercredi 25 novembre 2020, en cette nouvelle journée internationale pour l’élimination des violences à l’égard des femmes, l’enquête VIRAGE rappelle que la violence est encore largement l’affaire des femmes. Que c’est une violence à dessein. Une violence pour remettre à sa place, une violence comme un sursaut, l’expression inutile d’un pouvoir qui n’existe plus que pour résister aux vents du changement. L’enquête le confirme, les faits aussi : on parle. Au travail comme dans les sphéres scolaire, conjugale, partout les victimes réagissent. La violence n’est plus tue. Elle se dit, se débat de plus en plus, elle s’accepte de moins en moins malgré les risques encourus, notamment celui de ne pas être écouter, notamment celui de ne pas être soutenu.

« Le vrai courage ? Se confronter à ce qui est neuf. Possible. Meilleur. »

Ce mercredi 25 novembre 2020, je regarde mon fils. J’écoute ses positions, sur l’amitié, sur l’amour, la rencontre, l’indifférence qu’il a face aux différences, face à mes coléres qu’il ne comprend pas toujours. C’est peut-être « un truc de vieille » de vouloir repenser la notion de pouvoir, la remplacer par échange, la teinter de respect, d’égalité. Demain, ce ne sera peut-être plus la peine. Et je repense à Virginie Despentes, à King Kong théorie, à cette phrase encore, une phrase de plus: « Le vrai courage ? Se confronter à ce qui est neuf. Possible. Meilleur (…) Le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes, pour les autres. Une révolution bien en marche. Une vision du monde, un choix. Il ne s’agit pas d’opposer les petits avantages des femmes aux acquis des hommes mais bien de tout foutre en l’air. Sur ce salut, les filles, et meilleure route… »