Ariane – Toutes les couleurs de la dépression

Ariane CALVO (Photo: Faustine LEVIN)

Elle est sur toutes les lévres. La dépression serait la maladie psychique la plus répandue au monde. Elle toucherait 300 millions de personnes dont seulement la moitié serait soignée (Doctissimo). Comment s’exprime-t-elle ? Quelle est la différence entre un « coup de mou » et la dépression ? Peut-on s’auto-tester ? Pourquoi y sommes-nous si vulnérables ?

Ariane CALVO est thérapeute autant « par passion » que par curiosité. C’est donc tout naturellement vers elle que je me suis tournée pour en apprendre plus sur la dépression, cette maladie dont nous parlons beaucoup, sans bien la connaître, sans tout à fait la comprendre.

Le « coup de mou » est une des couleurs de la vie d’une femme, d’un.e solo. Mais est-ce cela, la dépression ?

Spécialisée en élan vital, en transition de vie, Ariane détaille ce qu’elle est, expose son approche face à cette maladie. Elle vient de publier un Manuel d’autodéfense contre les violences psychologiques – Se protéger et s’en sortir (Ed. First). Le signifier ici n’est pas anodin.

Ariane, qu’est-ce que la dépression ?

La dépression est une baisse drastique de l’élan vital. Elle se traduit souvent par un manque d’envie, une perte de désir dans tous les domaines. Elle nous coupe de notre environnement, réel ou symbolique. Nous n’avons plus envie de nourrir le lien avec les autres et nous en souffrons en nous sentant en dehors du réel, comme « sortis » de toute relation. Une grande tristesse, des pleurs incontrôlables, le fait de dormir beaucoup ou, au contraire, très peu, des troubles de l’appétit, une incapacité à réaliser des tâches quotidiennes habituelles accompagnent souvent cet état de dépression…

On parle de « maladie de la motivation ». Rejoins-tu cette définition ?

Oui. Mais pas dans le sens culpabilisant de cette terminologie. Ce serait plutôt une incapacité temporaire au désir. C’est d’ailleurs quelque chose qui fait énormément souffrir les personnes dépressives. Elles sentent que ce n’est pas juste une question de motivation car elles veulent sincèrement se sortir de cet état. Mais cela les rattrape en permanence, malgré elles.

Exposition Coeurs – Musée de la vie romantique – Février – Septembre 2020 – Musée de la vie romantique – Paris

Quelle est la différence entre « le coup de mou » et la dépression ?

Le coup de mou est une baisse conjoncturelle d’énergie, qu’elle soit physique ou psychique. On peut souvent le relier à une situation précise, souvent passée, qui nous a demandée d’énormes capacités d’adaptation et qui est logiquement suivie par une baisse de forme et parfois de moral, qui est, en fait, réparatrice : elle sert à marquer le coup d’arrêt qui permettra de récupérer les forces qui ont finies par nous manquer.

Il est également fait mention « d’anhédonie« . Qu’est-ce que c’est ?

L’anhédonie est un terme médical, légèrement daté, qui exprime l’incapacité d’une personne à ressentir du plaisir. Elle est le plus souvent temporaire. C’est un des symptômes majeurs de la dépression.

Cette course en avant, sans temps de récupération, sans tenir compte de nos forces réelles, sans prendre soin de soi et des personnes qui nous sont proches, nous expose à de grands coups d’arrêt du système congnitivo-émotionnel

Pourquoi sommes-nous si vulnérables face à la dépression ?

Nous vivons une époque où nous nous écoutons peu, de moins et moins, où on nous apprend à ne pas tenir compte de nos limites pour « réussir ». Cette course en avant, sans temps de récupération, sans tenir compte de nos forces réelles, sans prendre soin de soi, des personnes qui nous sont proches, nous expose à de grands coups d’arrêt du système congnitivo-émotionnel. Pour lui, il y a un danger. Et la façon de le résoudre, quand vous n’entendez pas les signaux d’alerte, est la dépression.

En vous mettant en incapacité d’« assurer », il s’assure que vous reprenez vos esprits, faites le point, que vous pouvez reprendre le cours de votre vie avec plus de lucidité, en ayant travaillé sur votre histoire, en ayant résolu certaines choses et fait un nettoyage émotionnel, en tenant compte, cette fois, de vos limites.

Pour certains chercheurs, en effet, elle participerait d’un mode de défense, d’adaptation à son environnement…

Oui, c’est exactement ce que je pense. C’est en fait un système vertueux. Si on sait en écouter les messages et en faire quelque chose, la dépression peut être une « chance » inestimable.

Est-il égocentrique d’imaginer une dépression spécifique aux femmes ? Aux femmes seules ?

Les femmes sont très vulnérables à la dépression car leur rythme de vie est insensé. Qu’elles soient seules ou non, cela ne change (malheureusement) pas grand chose. Elles vivent quatre journées en une. Les injonctions à être parfaite, sur tous les fronts, sont nombreuses, intraitables et ingérables, sans compter les injonctions qu’elles se créent elles-mêmes, en intégrant celles des autres.

Je suis triste et en colère à la fois des nombreuses charges que l’on fait porter aux femmes. La dépression fonctionne comme une double ou triple peine : non seulement elles ne sont pas ou peu soutenues, elles sombrent en dépression – pour pouvoir survivre ! – plus souvent que les hommes, mais en plus elles doivent supporter les jugements et les pénalisations que cet état de fait implique.

Existe-t-il un rapport entre violences psychologiques et dépression ?

Absolument. Je dis souvent que les violences psychologiques sont des coups portés sur l’estime de soi, en comparaison avec les violences physiques qui sont des coups portés sur le corps. Si on suit cette logique, des violences psychologiques répétées, en nombre ou dans le temps, entraînent une dégradation voire une annulation du sentiment de valeur personnelle. Cela peut aller jusqu’à l’effondrement, un sentiment d’impuissance profond à être une belle personne et même à vivre, qui peut nous amener à remettre en question notre légitimité à exister.

Les femmes sont très vulnérables à la dépression car leur rythme de vie est insensé. Qu’elles soient seules ou non, cela ne change malheureusement pas grand chose. Elles vivent quatre journées en une. La dépression fonctionne comme une double ou triple peine: non seulement elles ne sont pas ou peu soutenues mais en plus elles doivent supporter les jugements et les pénalisations que cet état de fait implique…

Le Covid complique la possibilité de soin. Les mesures sanitaires, à commencer par le confinement, semblent également accélérer la dégradation de l’état de santé mentale. Comment s’exprime, si tu la confirmes, cette dégradation dans ta patientéle ?

Oui, je le confirme.

Les états anxieux latents flambent. Les cauchemars, les insomnies, l’inquiétude réelle pour l’avenir font que nous ne récupérons pas assez de forces psychiques. Crises, virus, terrorisme, vies personnelles: nous n’avons quasiment plus de moment de répit où nos émotions peuvent récupérer tant elles sont mises à rude épreuve. Nous devons impérativement organiser du calme car il ne viendra pas spontanément dans les prochains mois sous forme de résolution de la situation, je le crains.

Je dis souvent que toute souffrance est bonne à exprimer. Covid ou non-Covid, que ce soit une douleur morale ou physique, elle continue à avoir toute sa place et vous devez trouver la légitimité de l’exprimer et de demander de l’aide. La tentation est grande de penser que nous sommes dans des états moins graves que les patients en réanimation. Mais ce n’est pas parce que c’est moins grave dans l’absolu que ce n’est pas grave du tout.

Il est important de demander une évaluation professionnelle de la situation. Dans les moments de crise, nous avons tou.te.s tendance à minimiser nos difficultés. Or, c’est précisément cette attitude qui peut avoir des conséquences gravissimes à moyen terme.

Existe-t-il une sorte de test simple pour vérifier son état mental, savoir si l’on est touché.e par la dépression ?

Oui. Le test le plus utilisé dans le monde est une suite de questions rédigées par le psychiatre américain Max Hamilton. Il est facile à trouver. Il me semble cependant indispensable de le passer avec un professionnel formé. Quand on le fait soi-même, il est important de considérer que les réponses et le résultat ne peuvent constituer qu’une indication et non un diagnostic. Il peut cependant alerter de façon pertinente.

« Toute souffrance est bonne à exprimer. Covid ou non-Covid, que ce soit une douleur morale ou physique, elle continue à avoir toute sa place et vous devez trouver la légitimité de l’exprimer et de demander de l’aide. La tentation est grande de penser que nous sommes dans des états moins graves que les patients en réanimation. Mais ce n’est pas parce que c’est moins grave dans l’absolu que ce n’est pas grave du tout… »

Les maladies mentales sont craintes et incomprises à la fois. Existe-t-il un espace de sensibilisation et d’expression sur les maladies mentales tel qu’Octobre rose pour le cancer du sein ?

Je ne le connais pas en France. En Amérique du Nord, de nombreux comptes instagram vulgarisent, expliquent, donnent à connaître de façon intelligente et souvent avec beaucoup d’humour et de sensibilité certaines maladies mentales. Il me semble essentiel que l’on aborde les choses avec autant de simplicité et de pertinence en France, avec l’expertise de celles et ceux qui le vivent réellement, qui sont donc les plus aptes à en parler.

La solution médicamenteuse est-elle l’unique solution ou existe-t-il d’autres méthodes de soin ?

La solution médicamenteuse est indispensable en cas de risque suicidaire. C’est la seule situation, à mon sens, où la prise de médicaments est non-négociable. Elle n’est pas une ‘vraie’ solution cependant, de façon isolée. Sans psychothérapie ni travail sur soi, et très souvent, sans travail corporel, il n’est pas possible de se sortir durablement ni définitivement d’une dépression.

Lesquelles mets-tu en œuvre avec à ta patientèle ?

La méditation de pleine conscience, la psychopédagogie, le travail sur les traumas, le travail énergétique ou psycho-corporel, auquel j’encourage toujours mes patients, sont indispensables pour sortir d’une dépression.

Quel message voudrais-tu passer aujourd’hui, en ces temps complexes, compliqués ?

Il est indispensable de créer en soi et autour de soi l’univers auquel nous aspirons. Le changement ne peut commencer qu’en nous, et par nous. Il est essentiel, plus que jamais, de prendre la responsabilité de notre vie, et de travailler sur notre autonomie émotionnelle. Je recommande de mettre en place le plus vite possible deux choses en ces temps troublés :

  • L’entraide, la solidarité, se sentir utile, sentir que l’on fait du bien autour de soi, aide considérablement à surmonter l’épreuve collective et individuelle que nous traversons.
  • La création de petits moments d’émerveillement. Chaque jour, presque chaque heure, organiser quelques secondes ou minutes de joie, de récupération, de plaisir ou de gratitude. Cela peut être des choses très simples : lire un court et beau texte encourageant, faire une tarte aux pommes avec son enfant, lire un poème avec son conjoint, appeler sa grand-mère pour lui demander sa recette préférée, regarder la lumière du jour, écouter le bruit du vent dans les arbres.

Chaque petite seconde de bonheur peut faire une énorme différence. Au lieu de focaliser sur ce qui nous manque pour être heureux, focalisons sur ce que nous avons déjà en petites quantités ou abondance. Sur ce qui est déjà là.

Il est indispensable de créer en soi et autour de soi l’univers auquel nous aspirons. Le changement ne peut commencer qu’en nous, et par nous. Il est essentiel, plus que jamais, de prendre la responsabilité de notre vie, et de travailler sur notre autonomie émotionnelle.