Elkaoutar – Dépasser un préjugé après l’autre

Roubaix. Ville du Nord. Voisine de Lille, la grande, de Tourcoing. Un peu moins de cent mille habitants, quatriéme commune des Hauts-de-France, ville d’Art et d’Histoire depuis 2001. Roubaix, très sincèrement, je n’en pensais rien de plus que les clichés qui circulent sur la région. El Kaoutar – Elka – m’en a dessiné une autre version: celle empreinte par la sienne d’histoire, animée par sa population, sa maniére de la mêler, de l’édifier. Elka est responsable d’accueil collectif et de projets culturels au sein d’un centre social. Sa spécialité : la magie, transformer de petits bouts de riens en moyens.

Préjugé : Jugement provisoire formé par avance à partir d’indices que l’on interpréte, a priori. Opinion adoptée sans examen, parti pris.

Outre la ville d’arrivée d’une célèbre course cycliste, Roubaix fut un foyer de l’industrie textile en France, le berceau de la vente par correspondance (3 suisses et La redoute). Je ne savais pas. Comme nombre d’autres dans la région, elle est « l’une des villes les plus jeunes de France. En 2012, près de la moitié de la population avait moins de 30 ans » (Wikipédia).

Elka est responsable d’accueil collectif au sein d’un centre social, dans la ville voisine, Tourcoing. Il propose, « à tous les publics, des services et activités très divers. Animations (contes, théâtre, chant, arts plastiques), jeux, accueils de loisirs, ludothéque, soutien scolaire, jardinage, groupes d’échanges de savoirs, de paroles et ateliers pour adultes. Toutes les générations s’y côtoient, s’entraident, participent…. ». Fille d’enseignants, petite fille de mineurs, Elka est une fille du Nord. Quand ses parents quittent l’Algérie pour des raisons politiques, elle a dix ans. Ils rejoignent les leurs, dans le Nord de la France, et s’installent à Avion (la ville). Engagés à Alger, son pére s’engage pleinement dans cette mission républicaine qu’est l’enseignement. « Il a reçu les palmes académiques à la fin de sa carriére», ajoute fiérement Elka. Sa mére aussi travaille pour l’Education nationale, en tant que comptable. Sa sœur est chercheuse vétérinaire. Son frére, indépendant, vit et travaille à Londres.

Avion, la ville où elle a grandi, est – alors et encore – communiste…

« C’est le terril d’Avion, la montagne de charbon. Il se trouve au parc de la Glissoire. Du haut, on a une vue des villes avoisinantes… »

« Dans cette ville d’anciens mineurs, l’éducation est fondamentale. On souhaite que son enfant réusisse. Alors, on le pousse. On le soutient. Ici, les gens sont vrais, authentiques, solidaires, généreux. Ici, on est ensemble, on fait ensemble, on devient ensemble ».

Roubaix, sa ville, celle où elle vit aujourd’hui, est reconnue pour la qualité de son tissu associatif. Elka confirme : « c’est cela qui différencie la ville de ses voisines: cette implication de tou.te.s, les familles, la communauté, dans l’éducation des enfants. Au centre, je défends donc une éducation populaire basée sur l’échange, l’entraide intergénérationelle, le respect de l’autre, l’environnement auquel j’ajoute une touche ludique. Je pars du principe que les enfants ont droit à la parole, le droit de tout dire ».

« Roubaix est citée par le Financial Times comme un possible « cas d’école de renaissance post-industrielle » en France » (Wikipédia).

Recul

« 75% du territoire de la ville est classé en zone urbaine sensible. Avec 43% de la population vivant sous le seuil de pauvreté, Roubaix est une des villes les plus pauvres de France (…) En 2011, elle compte [pourtant] 155 redevables de l’Impôt de Solidarité sur la Fortune , ayant un patrimoine moyen de 2,85 millions d’euros, la vingt-quatriéme moyenne au niveau national » (Wikipédia).

La population roubaisienne s’est fortement diversifiée. Il en va de même pour la ville voisine – une dizaine de minutes en voiture – où exerce Elka, Tourcoing. Sa force vient de son histoire – elle connaît l’Algérie. Elle y est née, y a grandi. Il n’y a aucune mystique, aucune mythologie dans ses propos. Ils reposent sur l’expérience, son expérience, son enfance – et de son éducation. Elka travaille, échange et évolue dans ces quartiers dits défavorisés où sévit la pression de « la communauté », la valeur et le poids des traditions, la superstition. « J’ai récemment découvert, avec une certaine stupéfaction, les roqya… ». Ses parents ne l’ont jamais contrainte à quelque cheminement – notamment religieux – que ce soit. Sa route, considérent-ils, lui appartient. Elle est croyante. Elle a aussi choisi de croire en l’ouverture. « Des personnes, mi-voyantes, mi-exorcistes, donnent des conseils, proposent des consultations, des cérémonies pour repousser les sorts, le mauvais oeil. Ces guérisseu.r.se.s sont très influent.e.s, très consulté.e.s ».

C’est dire la distance qui peut exister entre ce que l’on pense être l’époque et ce qu’il en est réellement. C’est cesser net tout jugement pour s’interroger sur la diversité des réalités, leur point de convergence. Les failles que ne peut combler une « Chose publique » évanescente, en laquelle on ne croit pas, en laquelle on ne croit plus, sont comblées par ce qui reste. Absence de moyens et défiance vis-à-vis des autorités sont le quotidien. «  Le rejet de la police m’a toujours interpellée. Elle n’est pas le fait d’une communauté, elle est générale ». Une autre conséquence d’un déficit de représentation qui se résume à une autorité que l’on estime illégitime ? Elle ne le dira pas. Mais vous, qu’en pensez-vous ?

Au centre, chaque initiative est une gageure. « On apprend très vite à créer le mieux avec très peu ».

« Paroles de magicienne: il y a toujours une solution ! »

Deux projets lui tiennent à cœur, aujourd’hui. Tous deux placent la culture – l’action culturelle plutôt que la diffusion culturelle -, la créativité, la diversité artistique, la rencontre comme facteurs de nouveaux savoirs, « d’étonnement », de curiosité. « Apprendre à regarder, à écouter, à être attentif à la singularité d’une oeuvre, c’est apprendre à s’ouvrir à la singularité des autres, à la pluralité des jugements, au plaisir de s’y confronter. C’est renforcer l’estime de soi. Je me souviens, après les attentats à Charlie Hebdo, avoir débattu avec plusieurs personnes. Quand je sentais que les propos déviaient, je coupais court. Je sentais que c’était le début de quelque chose. C’est ce moment qui a révélé à tou.te.s que la laïcité avait perdu de son sens. Pour se la réapproprier, la défendre avec fierté, il n’y a pas d’autre choix : il est impératif de transmettre de l’espoir aux générations futures. Cela passe par l’éducation. Cela passe par l’amour et le partage».

Avancer

L’amour justement, lequel ?

Qu’est-ce que l’amour ? Est-il universel ? Comment apaiser les relations femmes/hommes ? « Dans les « quartiers », on refoule ses émotions. L’amour est un droit que l’on ne s’octroie pas. Une femme amoureuse peut perdre la tête, s’oublier. Ce n’est pas possible. La pudeur interdit de parler de son corps, de ses émois. Sans parole, comment avancer ? Le rapport à l’amour est donc biaisé. Biaisé par la culture. Biaisé par les traditions. Sans mariage, toute relation femme/homme est impossible. Comment, dès lors, rendre l’amour normal ? Comment favoriser la découverte de soi ?»

Communiquer , échanger.

Etre une femme n’est pas chose aisée. « Elles doivent être fortes, se défendre, dehors, à la maison, dans la famille... ».

Sortir du moule, des modèles, accepter sa personnalité, « quitte à être cash », croire en l’égalité ?

Elka raconte l’histoire de Fatima, une connaissance devenue une amie. Mariée très tôt, elle découvre vite la bigamie de son époux. Malgré les pressions de son entourage, elle décide de divorcer. Et de reprendre ses études. Pour ses garçons. Elle a trouvé sa voie à 30 ans.

Avoir le droit de choisir. Choisir vraiment. Trouver son équilibre.

« Il n’est jamais trop tard… »

« Il n’est jamais trop tard. L’enfance, c’est le plus important. Mais il n’est jamais trop tard. Aujourd’hui, mon projet, c’est Cassandra. Très abîmée par la vie, cette jeune fille a été placée à la naissance. Elle est passée de familles d’accueil en familles d’accueil. Elle est très agressive. Elle peut être violente. Plus personne ne veut d’elle mais on y arrivera. On sait que l’on n’obtiendra pas de résultats immédiatement. Alors on avance, pas à pas. Et on recule. Et on avance. En se disant qu’il ne faut jamais perdre espoir. Cassandra est mon projet de l’année. Une raison de plus d’espérer ».

« Il appartient à nous seuls, à nous ensemble de décider de ce que nous comptons devenir : des porteurs de lumiéres ou bien des pyromanes invétérés« 

(Yasmina Khadra)

Audaces

En un peu plus de deux heures d’entrevue, d’anecdotes, de thés, de rires, de débats, des derniers rayons d’un soleil d’été sur la fin, retombant sur la terrasse d’un café, Place de la République, j’ai découvert le Nord, deux villes, aux prises, comme tellement d’autres, avec la « guerre des Mondes ». « Regarde Roubaix, une lumiére. C’est tellement représentatif de ce qu’est ma ville… » invite Elka. Elle me présente Kahina Bahloul, femme, universitaire, imame. Comme Roubaix, l’Islam ne se résume pas à ce que l’on pense, à ce que l’on croit.

« Là, c’est une œuvre de street art réalisée par le Collectif Renard, durant le festival Expériences urbaines. Il s’est achevé, il y a quelques semaines. La Ferme urbaine se trouve dans le quartier où j’habite, à Roubaix. Il s’appelle le Trichon. Toutes ces œuvres ont été réalisées par des artistes locaux. Beaucoup participent à embellir l’environnement des habitants… »

Quelques temps après notre rencontre, au moment où l’intolérance s’est, une fois encore, une fois de plus, une fois de trop, muée en une violence exécrable, Elka m’envoie ces mots de Yasmina Khadra : « Il n’y aura de salut sur notre terre que le jour où nous aurons compris l’impératif pour les peuples de se parler, de se connaître et de s’enrichir les uns, les autres. Nous n’accéderons à la maturité qu’à ce prix. Car la barbarie n’est pas toujours là où on croit. Elle est parfois dans notre inaptitude à dépoussiérer les passerelles censées rapprocher les nations. Elle est souvent dans notre refus ou notre incapacité à admettre que nos différences ne sont pas des différences mais une chance inouïe d’élargir notre espace vital et de nous réconforter mutuellement. Pour moi, l’homme heureux serait celui qui sait aimer de chaque religion, un saint et de chaque folklore, un chant. Celui-là qui aura saisi l’étendu de son monde et l’aura investi en entier. Aborigéne, pygmée, noir, blanc, rouge ou jaune, Asiatique ou Américain, Scandinave ou Africain, nous appartenons tous à un même sort, un sort que nous sommes les seuls capables de rendre possible car nous le construisons de nos propres mains. Il appartient à nous seuls, à nous ensemble de décider de ce que nous comptons devenir : des porteurs de lumiéres ou bien des pyromanes invétérés ».

Je lui promets de terminer son portrait par ces mots.

C’est chose faite.

Elka…