Oriane* – Toujours les mêmes maux…

Balade"Arts de la rue" dans le 13ème par Sophie BERTHAUD

Un matin d’automne, deux femmes se racontent leurs histoires. Le hasard veut qu’elles soient toutes deux mamans solos. Le hasard veut qu’elles se retrouvent dans la même piéce pour échanger leurs expériences. Le fait que leurs histoires résonnent si fort en l’une et l’autre ne doit rien au hasard.

Nous avons toutes une histoire qui a bien commencée, s’est un peu compliquée, s’est plus ou moins bien terminée. Celles d’Oriane – ce n’est pas son prénom. Elle ne souhaite pas qu’il soit inscrit dans l’article, quand bien même elle semble assez heureuse de savoir que son histoire sera partagée – l’histoire d’Oriane ressemble donc à celle de dizaines de milliers d’autres femmes. La vingtaine, au travail, elle rencontre un homme qui lui plaît. Les jeux de l’amour les ménent à entrer en relation, à devenir un couple. Ils vivent de belles années, l’amour, ce terrain fertile qui leur donne envie d’enfanter. Ce sera un garçon. Ils se connaissent, se fréquentent, s’aiment depuis quatre ans. Tandis que le petit grandit, le papa retombe en enfance, dans l’adolescence. D’abord le travail, qu’il repousse, qu’il rejette, qu’il perd, malgré un salaire important. Ensuite les jeux vidéos, l’alcool, la drogue, de plus en plus, jusqu’au délire. Oriane doit prendre un décision. Elle doit prendre le relais : elle travaille le soir, s’occupe du bébé qu’il ignore, pendant la journée, prépare sa fuite.

La séparation

« Comment ai-je pu en arriver là ? » Combien se sont posées la question ?

Durant deux années, Oriane va travailler, épargner, supporter, se taire. Pour ne pas accentuer le tumulte. Pour protéger son fils. Un CDI, pense-t-elle. Un CDI et des économies. Eviter la rue, surtout. Travailler. Elle agite les bras pour former une espéce de rectangle : à cette époque, elle devient un automate. Travailler. Se préparer. Se taire. Deux ans et demi.

Parmi les femmes tuées par leur conjoint, 39% étaient victimes de violences antérieures de la part de leur compagnon

Elle parvient à acheter un appartement, loin de celui qui a changé jusque dans le soin qu’il ne se porte plus. Sa barbe a poussé. Son hygiéne devient douteuse. Elle fuit enfin, ses ennuis aux trousses. Harcèlement, poursuites, crises de nerfs, scandales : elle dépose sept plaintes. Aucune n’a abouti. Jusqu’ici. Pourquoi ne l’a-t-on pas été écoutée ? Elle sourit et raconte cette fois où elle a dû quitter la maison, son bébé dans les bras, pour aller au commissariat d’en face. De retour accompagnée à la maison, son compagnon apaisé, certifie que c’est elle qui s’est emportée. Tout doit rentrer dans l’ordre, lui explique-t-on. On ne peut rien faire de plus: monsieur habite ici.

Inutile de reprendre les chiffres des violences conjugales ?

En 2018, 121 femmes ont été tuées par leurs partenaires ou ex-partenaires. 21 enfants mineurs sont décédés, tués par un de leurs parents dans un contexte de violences au sein du couple. 81% des morts au sein du couple sont des femmes. Parmi les femmes tuées par leur conjoint, 39% étaient victimes de violences antérieures de la part de leur compagnon (arretonslesviolences.gouv.fr)

Photo: Sophie BERTHAUD

La vie après, la vie d’après

Lorsqu’assises ensemble, nous commençons à parler, c’est après avoir brisé un lac de glace, une froideur de façade. Ce gel qui naît de la rudesse des jours passés. Elle est une défense, une parade bien inutile, que l’on reconnaît. Il ne lui faudra pas longtemps pour rencontrer un autre homme. Il ne lui faudra pas plus de temps pour comprendre son addiction…à l’alcool.

Le hasard ? Sans doute pas. Certainement pas.

« Comment ai-je pu en arriver là » ?

Le plus dur après une histoire tordue, disons plutôt tortueuse ou torturée, n’est même pas de s’en remettre mais de se pardonner de l’avoir entamée, de l’avoir poursuivie, de l’avoir entretenue, d’avoir continuer à y croire malgré les signes, les alertes, les doutes, exprimés, chuchottés ou tus. Le plus long est de refaire la route, en sens inverse, pour tenter, seule ou accompagnée de toutes les aides dont on peut disposer aujourd’hui, de corriger les manques, les failles et interdire qu’elles ne soient comblées par le pire, par d’autres peurs, par d’autres vices, certes rassurants. Aujourd’hui, Oriane n’est pas guérie. Elle est en colère. Ele est très en colére. Elle a peur. Elle cherche un compagnon. Le pére de son fils s’écroule de mieux en mieux : il est malade, incapable de s’en rendre compte, incapable de se soigner. Elle le conçoit, s’adoucit un instant puis revient au présent, chargé d’un passif trop lourd, pour répondre : « c’est son probléme ». Comment pourrait-il en être autrement ? Comment, encore une fois, une fois de plus, faire le choix de l’autre plutôt que le choix de soi ?

Elle est en colére.

Elle a fait le choix de son fils, le choix d’être mére.

Lui fait au mieux. Par décision du juge pour enfant, une association est chargée de veiller sur leurs nouvelles relations.

Elle fait le choix d’elle, même si elle ne l’assume pas tout à fait.

Photo: Sophie BERTHAUD

La force des femmes

L’admiration que j’ai pour les femmes ne cesse de grandir. Admiration pour leur force, leur résilience, leur grâce dans la douleur. Admiration pour cette maniére de faire la part des choses, entre la réalité, le concret et ces souffrances que l’on archive, le temps que l’abstrait devienne réalité. « Comment sont les femmes que tu as rencontrées ? Ont-elles fait face ? Ont-elle tenu le coup ? Comment font-elles ? » interroge-t-elle.

L’admiration que j’ai pour toutes ces femmes, rappeuse, actrice du social, créatrice de vêtements, d’association, d’ici, d’ailleurs, d’un autre statut, de haute facture, pleines de projet, est sans limite.

Comment font-elles ? Comment font les autres ?

L’expérience m’a montrée qu’elles font au mieux. Elle souffrent. Elles avancent. Elles pleurent. Elles font au mieux et elles avancent. Elles bossent. Elles aiment. Encore. Ou pas, feignant de ne plus y croire, pour mieux se retrouver, se serrer les coudes et souffrir du temps, de l’âge et de ses circonstances. Ensemble, elles font au mieux, elles avancent. On me retorquera que la force n’est pas uniquement féminine. Je répondrai : et alors ? Mon histoire personnelle est jonchée de femmes fortes et bafouées dans leur beauté. L’actualité, le quotidien en sont pavés. Tout le monde souffre, chante REM : c’est la souffrance des femmes et la maniére dont elles dépassent cette souffrance et les autres cumulées qui ne cesse de nourrir mon admiration. Tout cela fait, beauté, force, résilience ajoutées, il se trouvera encore un. autre pour abuser de la faiblesse de cet âme à vif, pour arguer de la responsabilité de chacun.e dans le choix de ses relations et oublier élégance et respect. Toutes celles qui ont vécues cette histoire, ces douleurs, d’autres douleurs, marquées en surplus par une société qui ne cessera de leur renvoyer leur échec en pleine figure, toutes celles-là savent l’origine de cette admiration.

Elles en savent la valeur. Elles en savent les raisons.

Nous autres sommes là. Nous autres qui savons, qui devinons, ressentons, qui lisons entre les lignes seront toujours là. Par admiration, donc. Pour rappeler l’essentiel surtout. Il tient en trois mots: revenir, être, devenir. Peu importe le temps qu’il faudra, ces mêmes mots reviendront toujours: revenir, être, devenir. Encore et encore. Tant qu’il le faudra.

Photo: Sophie BERTHAUD