Boutheina est Médusa TN, femcee, citoyenne tunisienne du monde, etc.

Medusa Tn

Tania de Montaigne, journaliste et autrice française nomme « les êtres en majuscule » ceux que l’on résume à ce que l’on suppose qu’ils sont, du fait de leur apparence, de leur origine, sans savoir qui ils sont, ce qu’ils font, où ils vont ni pourquoi. Boutheina, tunique colorée, jogging et baskets assortis, ressemble à toutes les femmes actives d’aujourd’hui. Les cheveux noués en un panache de boucles noires qui lui retombent sur le visage, elle dépose un livre épais sur la table basse en terrasse d’un bistrot parisien. Pas le temps de voir la couverture: cela ressemble à de la poésie. Medusa est rappeuse, tunisienne, installée, en France depuis quatre ans. Citoyenne du monde, elle est une réprésentante assumée d’une jeunesse que l’on résume en une majuscule, Arabe.

Pour elle, ce sera un café au lait.

«  [Les êtres en majuscules] permettent d’oublier que le rapport à l’autre est incertain, immaîtrisé, immaitrisable…» (Tania de Montaigne, L’Assignation).

Impossible.

Une femme, tunisienne, rappeuse, cela ne se doit pas, cela ne se fait pas, les femmes ne font pas ça. Personne ne voulait y croire, y souscrire sinon sa famille. « Je leur dois tout ce que je suis. Ils m’ont toujours encouragée à aller au bout de moi même, à faire ce que j’avais envie de faire ». Boutheïna , 29 ans, est donc rappeuse. Avant de chanter, elle a dansé, dés l’âge dix ans, dans la cour de la mosquée de sa ville, lieu d’échanges, de rencontres, là où le sol est suffisamment lisse pour exécuter les figures. « Un jour, quelqu’un m’a dit, ‘tu ressembles à la méduse’. Je portais souvent de longues nattes. Mon style semblait méduser les gens. Je suis donc devenue Médusa. Médusa TN, en référence à la Tunisie ». Passionnée par sa culture, par son histoire, sa géographie, Boutheina est intarissable sur ces sujets, sur les pays voisins, que l’on rassemblent trop vite, par facilité sans doute, en un ensemble opaque nommé Maghreb. Elle raconte son monde arabe, côté histoire, côté tourisme, côté société, les quotidiens, les peuples, le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie, Nouakchott, sa capitale, les ressemblances, les différences, les convergences. Médusa raconte ses voyages, ses concerts, ses rencontres, Call me Femcee, « Gauthier, c’est comme un frére », le projet d’un espace dédié aux rappeuses, la quinzaine d’artistes de tous horizons qui le partage désormais. Elle expose avec fierté ses origines, son ambition de dépasser les frontiéres, de « s’ouvrir au monde ». Sur la compilation (2017), elle pose son ultime limite: le ciel.

Medusa TN rappe depuis l’âge de 16 ans. Elle chante en trois langues, en Arabe, en Français et en Anglais. Il n’aura pas fallu moins d’une révolution pour la révéler.

Révolution(s)

L’année 2011 est une année de révolution en Tunisie. C’est l’année où Médusa décide de quitter Nabeul (Région du Cap Bon) pour la grande ville Tunis. C’est l’année où son pays passe du « silence au bruit », pour reprendre l’expression de Leïla Dakhli, autre tunisienne, spécialiste de l’histoire intellectuelle et sociale du monde arabe contemporain. «  Les forces en présence voulaient revenir sur des avantanges dont nous disposions depuis notre indépendance, notamment la liberté pour les femmes de disposer de leur existence, de leur corps. Je ne pouvais pas rester silencieuse ». Médusa s’engage et accepte le rôle d’icône qui lui est dévolu. Femme, elle trône – une fois de plus – au milieu des hommes pour défendre leurs conditions. En toile de fond, une jeunesse mobilisée, éduquée, engagée. En bande son, le rap émergent.

Le rap comme bande son de la Révolution…

Son « pacifisme revendiqué est construit contre les expériences de luttes armées, contre le terrorisme comme modèle » (Leïla Dakhli). La prise de conscience inonde le pays via les réseaux sociaux, les nouvelles technologies. Une révolution numérique, la première du genre. Elle est relayée par les artistes, les rappeurs, les rappeuses. « Alors que cette jeunesse se vit comme partie d’un monde ouvert, on assiste à la récupération d’un répertoire national dans une interprétation nouvelle, médiatisée ». (Leyla Daklhi). Les textes littéraires, les mélodies de Medusa inspire toute une partie de la jeunesse, feminine notamment. Son rap est plus féminin que féministe. « Nous, rappeuses parlons de sujets qui nous touchent, dans un monde de garçons. Cela rend le rap féminin authentique, ce devoir d’exister…». Le sien est éclectique. Il varie selon ses états d’âme. Des états qui la poussent, en son âme et consciente, à questionner ces origines qu’elle honore, certains choix qu’elle abhorre.

Questions

Qu’y a-t-il de plus ?

Qu’y a-t-il de mal à être passionnée? Une artiste engagée, enragée de vivre, d’être ? Une artiste arabe qui revendique amour, critique et espérance ? Qui se soucie des ambitions auxquelles sont borné.e.s les femmes, les hommes, les Siens, les êtres en majuscules ? Qui se soucie de ce qu’une jeune femme veuille, à la fois, avoir des racines et des ailes, savoir d’où elle vient tout en ne cessant de garder les yeux emplis d’envies du monde, des mondes qui l’entourent ? Qui se soucie de ces maux qu’elle combat, de ces mots qu’elle a pris pour armes ? Qui se soucie des conséquences pour elle, cette famille tellement différente, tellement normale, qui l’étreint, la rassure, la renforce, la pousse plus loin ?

Qui se soucie de ce que le Maghreb représente une diversité de populations, de cultures trop longtemps résumées ? Qui se soucie de ce que l’émigration peut-être compliquée par une intégration impossible, qui ne laisse que frustrations, crispations, qui changent les mentalités, les traditions, les habitudes jusqu’à les assécher ? Qui se soucie des multiples manifestations, là-bas, contre une gouvernance, une élite égoïste, assassine, pour un renouvellement politique ? Qui se soucie de nos liens, de nos questions, de luttes communes ? Qui se soucie du choix, personnel, de la marche à suivre, du chemin vers l’autre, des armes et des combats ?

Who really cares date de 2018. Le morceau appelle à sortir de la victimisation, de cette posture de marionnettes. Il en appelle à la responsabilité. Elle rime avec fierté, avec dignité.

Deux albums sont en préparation. L’un d’eux s’intitule Citizen of the world, citoyenne du monde.  «  Je me sens chez moi partout parce que nous sommes tou.te.s les mêmes. On fait tou.te.s les mêmes erreurs. Amour, colère, peine: on ressent tou.te.s les mêmes sentiments…« 

Paris design Week. Un atelier, Villa du Lavoir (Paris 10ème)

Boutheina est Médusa. Médusa est une femme, une femcee, une maman, activiste, une artiste. Pour concilier toutes ses vies, elle s’organise. Comme nous toutes.

Situation

Danseuse, rappeuse, étudiante. « Je viens d’achever une mise à niveau pour poursuivre mes études d’ingénieure ». Passionée de mathématiques depuis toujours, l’informatique lui a semblé un choix logique. Aussi logique que la poésie qu’elle dévore encore, peu avant notre rendez-vous. Actuellement développeuse, elle est aussi éthnomusicologue bénévole et présidente d’association.

Porter le la flambeau. Passer la flamme.

Medusa soutient, encourage les jeunes talents (Festival Tashweesh).

Portage. Partage.

Elle échange avec les filles du Call me femcee compétences, idées et créations, dans la plus pure tradition hip-hop.

Partage, passage.

Un documentaire sur le passage, l’autre passage, de Tunis à Paris, l’émigration, son installation, l’administration, lesdites frustrations, est en préparation. Il devrait sortir en 2021.

Medusa est Boutheina. Boutheina est maman d’une fillette de cinq ans. « Lorsque je dois partir en concert, en tournée, en résidence avec les Easy rythm riders, mon équipe, c’est ma mére qui la garde…». Son prochain déplacement, prévu de longue date, reporté par les circonstances, l’amènera aux Etats-Unis, à Détroit, une ville qu’elle connait, où elle entretient des amitiés profondes et sincéres. Au souvenir d’une fête organisée en son honneur, il y a quelques années, nostalgique, elle sourit…

Boutheina alias Medusa

 Je me sens chez moi partout parce que nous sommes tou.te.s les mêmes. On fait tou.te.s les mêmes erreurs. Amour, colère, peine: on ressent tou.te.s les mêmes sentiments… 

Tunisienne, citoyenne du monde, Boutheina est Médusa. Médusa est une femme, une femcee, une maman, activiste, une artiste. Pour concilier toutes ses vies, elle s’organise. Comme nous toutes. Pour notre rendez-vous, nous tombons d’accord sur le fait que le samedi, en fin de matinée, est le plus simple pour prendre le temps: c’est avant le déjeuner, pendant les activités sportives de la fin de semaine.

13h. Le temps a passé vite. Il va falloir y aller. « C’est parti dans tous les sens, non ? ».

Non. C’était parfait.

« Sortir de l’illusion pour faire l’expérience de la réalité (…) [Les êtres en majuscules] permettent d’oublier que le rapport à l’autre est incertain, immaîtriser, immaitrisable. Si aujourd’hui vous êtes parvenus à ne plus croire au pére Noël, si vous avez réussi à vous remettre de cette désillusion enfantine, nul doute que pourrez faire face, haut la main, à ce nouveau défi : (…) cesser de croire que les êtes en majuscules, existent.» (Tania de Montaigne). Boutheina est Médusa. Médusa est Boutheina. Elle sont une femme du XXIème siécle, multiple, occupée, ouverte, ambitieuse, soutenue, passionnée, pressée, pétillante, souriante, engagée, vivante, voilà, vivante, combative, inspirée, fiére, libérée, libre.