A toutes les petites victoires sur le quotidien

Deux amies qui ont, pour un temps limité, réussi à s’extirper du tourbilon qu’est la vie d’une femme ambitieuse, boivent un spritz sur une péniche parisienne et échangent sur le fait, qu’incontestablement, être un homme est plus simple pour réussir.

Aucune limite ni aucune obligation sociale ancrée par des siécles d’injonctions ne pésent sur leurs épaules. Ils disposent, aujourd’hui encore, de cette « pièce à soi » qu’il leur suffit de refermer, chaque fois que de besoin, de cet espace mental propice à la création. « L’esprit d’un artiste, afin de réaliser l’effort prodigieux de libérer l’oeuvre pleine et entiére qui est en lui, doit être incandescent (…). Cet esprit doit être dépourvu de tout obstacle, de tout problème parasite non résolu » écrivait Virginia Woolf dans Une chambre à soi. Charge mentale donc, entourage dubitatif voire menaçant, syndrome de l’imposteure, doutes en tous genres.

Bien heureusement, les choses changent, sourient-elles. Tellement et tellement vite. Et, au-delà de ce qu’enfin une révolution masculine semble engagée, qu’en tout cas des questions se posent ça et là, au-delà d’une société qui élargit les limites d’une morale féminicide à une morale plus humaine, il y a le fait que les femmes comme ces deux-là, prêtes à viser la lune, à y croire encore et en cœur, prêtes à toutes les nuits blanches, à toutes les semaines de soixante heures au mieux, à toutes les fins de salariat, les budgets serrés et les fins de mois difficiles conséquents, prêtes à braver statistiques et assignations pour se consacrer à leur projets propres, ces femmes-là, ambitieuses et résolues, savent s’accorder le temps d’avancer ensemble, d’échanger dans ce but, de se satisfaire des petites victoires quotidiennes.

Y croire encore et en coeur…

Assises sur la terrasse de cette péniche, le regard tourné vers la Seine, bien qu’assaillies par les guêpes et craintives d’une piqûre qui causerait enflements et démangeaisons pendant une semaine au moins, occasionnant des désagréments que leur espace-temps ne permet pas, elles savourent cette petite victoire sur les limites imposées par ce quotidien choisi: le temps d’être ensemble après tout ce temps.

Perdues dans leurs rêveries d’avenir, un instant, elles pensent à toutes les autres victoires récentes et les égrennent pour ensemencer leur jardin de félicité toujours en jachère…

Exposition Coeurs, Musée de la vie Romantique, 2020

Pensées et petits bonheurs d’hier et d’aujourd’hui

  • Avoir traversé Montparnasse, son portable à la main en oubliant qu’il s’agit là d’une manœuvre extrême
  • Être ensemble, malgré les années. On pense que rien ne dure mais si. Il est des amitiés, des relations, des amours qui durent malgré les accrocs, malgré les disputes, malgré les désaccords, malgré tout. Cela s’appelle résilience. Cela s’appelle aimer
  • Avoir eu vent de cette vidéo de Denzel Whasington. Il y dit en substance, « avoir un but nécessite de la discipline et de la régularité » mais que, dans sa quête d’une vie qui ne doit pas se contenter d’être grande mais qui doit « faire la différence« , il s’agit «  de ne pas confondre le progrès et le mouvement« . « Pour obtenir quelque chose que tu n’as jamais eu, tu dois faire quelque chose que tu n’as jamais fait » indique-t-il encore. Pour réussir, il faut savoir tomber, mais chaque fois, tomber plus loin. Toute ambitieuse a besoin d’entendre ces mots-là, encore et encore.
  • Rester zen plus de dix minutes plusieurs fois dans la journée, dans la semaine. Méditer. Méditer même sans le savoir. Méditer même sans être spécialiste. Prendre le temps simplement de se voir, de s’entendre.

Apprendre à tomber plus loin

  • Avoir trouvé ce qu’il est commun d’appeler un style. Afficher, en somme, une ligne directrice jusque dans son apparence. Avoir choisi cette robe. La couleur est parfaite. Elle servira l’intersaison. Peut-être même plus loin.
  • Avoir repérer un resto sympa où manger un morceau avec la famille, les copains, les copines, les amant.e.s, les amours. Se féliciter que la cheffe ait un état d’esprit tel que celui d’Alexandra Montagne.
  • Comprendre les co… qui vous parlent comme à une me… Se dire que la vie ne les a sans doute pas gâté.e.s. Sinon elles/ils n’en seraient pas là. Les plaindre. En ressortir grandi.e, gratifié.e et serein.e à chaque fois plus. Inclure dans le lot toutes celles et ceux qui conservent des idées, des principes, des propos rendus parfaitement rétrogrades par l’émergence des nouvelles technologies, de l’intelligence artificielle ou la découverte de la physique quantique.
  • Être féministe. L’être devenu.e au gré des rencontres, des lectures. Savoir que tout de même, le champ d’exploration est si vaste encore. Vouloir être du changement présent. S’engager.

Dans le jardin de la félicité

Après les soulevéments, le confinement, en plein enfermement politique, enfoncé.e.s la tête la première dans le non-sens ideologique, « quelque chose s’écroule nécessairement en nous, mais aussi chez les autres. Un nouveau tempérament moral s’est formé : tout est devenu mobile, instable, fluide » (Gramsci).  Les fleurs les plus belles seront toujours celles de l’amitié, de l’amour, le jardin de la félicité n’est pas cloisonné. Il est aussi vaste que leurs ambitions. L’heure file : il est temps. « A très vite ! Tant qu’il fait beau, profitons-en ! Un après-midi après le boulot ? On verra. On verra bien… »

Avant que ne viennent les grandes réussites, que les buts ne soient atteints, que ce qui mérite de l’être se stabilise pour permettre de meilleurs déséquilibres, elles se sont promis des listes, chaque jour, chaque semaine, chaque fois que possible. Elles se sont promis d’accueillir ces petites joies quotidiennes qui ne sont presque rien au fond mais qui, mises bout à bout, tracent une voie proche du réconfort, créent le confort propice à l’action…

Alors, pour de bon, elles se sont quittées, pour filer vers l’aventure de leur vies respectives.

Exposition Cœurs, Musée de la vie romantique, Paris 2020

Ces petites joies quotidiennes ne sont presque rien au fond mais, mises bout à bout, elles tracent une voie proche du réconfort, créent le confort propice à l’action…