Péter les plombs est dans l’ordre des choses, certes…

BASQUIAT -SAMO - Confusing - Mur Graffiti, Jean-Michel Basquiat

Le temps des vacances s’achève mais combien en ressortent plus épuisé.e.s ? Dire que l’année a été chargée est un euphémisme. Au rythme de la ville s’ajoute le lot de « trop » : trop de pression, trop peu de temps, trop peu d’argent, trop de comparaisons, trop envie d’être comme, trop peur de n’en être pas, etc.

C’est dimanche. Les sommeils sont plus longs, les journées plus courtes mais supposées plus tranquilles ce qui constitue un non sens parfait puisqu’un réveil tardif entraîne une journée qui défilera à toute allure. Si l’idée de se laisser porter est bien ancrée, elle ne colle ni avec les faits ni les nécessités sociales, familiales, d’accorder un peu de temps à son monde : les amis autour d’un thé, la famille au téléphone, les enfants au déjeuner.

C’est dimanche donc, il est 13 h. Devant la boulangerie, je croise Catherine avec laquelle j’échange quelques mots. Conversation habituelle : la semaine, le boulot, la fatigue. C’est son tour. Nous ne pouvons plus nous parler. Le dimanche, à la mi-journée, la boulangerie est aussi prisée qu’une heure de sommeil de plus dans une semaine de septembre. Elle commande deux pains traditions, ressort et me propose de m’attendre devant la porte, le temps que je passe commande à mon tour. La boulangére et moi nous sommes croisées à la gare, il y a quelques jours. Problème : je ne l’ai pas reconnue derrière son masque. Enfin si, mais trop tard pour la saluer et échanger quelques mots rapides avant l’arrivée du train. Nous en parlons donc. Je m’en excuse platement.

  • Ce n’est pas la prémière fois que l’on se croise, le matin…
  • Vraiment ?
  • Elle a souvent l’air tellement concentrée, confirme son collègue. Pour rentrer à la maison, la route la plus courte passe devant la boulangerie. Je me sais observée désormais…
  • Oui. La prochaine fois, je vous ferai un signe.
  • Avec plaisir ! Deux traditions, s’il vous plaît ?
  • Elles sont au four, je reviens...
  • Ces petites attentions ne sont rien au fond, mais c’est vrai que cela change tout…
  • Surtout au début de la journée. C’est horrible comme une petite chose, puis une autre, puis une autre peuvent vous la pourrir…
  • Voilà ! Deux traditions. Désirez-vous autre chose ?
  • Ce sera tout, merci…

Le temps de passer voir la voisine, d’apprendre une terrible nouvelle – une de ses amies proches vient de perdre son fils accidentellement – de papoter avec une autre qui rentre de vacances, il est l’heure de préparer le déjeuner. C’est à ce moment-là, pas moins de trois quart d’heure plus tard que je me rends compte avoir oublié Catherine devant la boulangerie…

Déborder

Récemment, Guillemette me racontait une expérience. Un photographe aurait capturé un nuage sombre en suspension au-dessus d’une ville. Il s’agirait, selon l’article, de la matérialisation des angoisses nées de cette période Covid. Partout, en effet, on s’interroge – combien de temps tout cela va-t-il encore durer ? Comment va se passer la rentrée ? Faut-il ou non prendre le vaccin ? – on désespére, on s’énerve, on s’enferme – il est hors de question que je sorte de chez moi ; les gens sont parfaitement irresponsables. Pourquoi ne portent-ils pas le masque ?  Ce truc m’étouffe, je ne le supporte pas ! On doit vraiment le porter partout désormais ? Il faut savoir. Je n’y comprends plus rien ! Tout le monde a un avis. Personne n’est indifférent. A notre tour de connaître les inconforts de la vie. Nous les enfants gaté.e.s du monde, en avions perdu l’habitude.

A tel point que les angoisses, les crises de panique, dans le meilleur des cas, la violence surtout augmentent, agrémentées de nouvelles terribles de tous ordres, tant sociétales – les crimes raciaux aux Etats-Unis ou le viol et le meurtre d’une adolescente par un multirécidiviste – qu’économiques – Comment les entreprises survivront-elles à la crise ? – ou politiques – C’est quand les prochaines élections présidentielles ? Il n’y rien de scientifique dans cette déclaration juste un ressenti du quotidien, Dans les transports comme alentour d’un verre, au sein des administrations comme auprès de la foule de celles et ceux qui composent ces entreprises du service mais qui semblent n’avoir plus la force de l’offrir. Les temps sont gris. Les humeurs aussi. Et l’incertitude qui plane sur les semaines, les mois à venir n’arrange pas les choses. Et ce temps qui manquait et qui manque plus encore, ces journées qui filent sans que l’on ait le temps de les remplir de tout ce qu’il faudrait. Et l’angoisse, la panique, décuplée, de n’être pas la hauteur, de n’être pas tout ce qu’il faut, de n’être pas là où il faut au bon moment, de n’avoir pas, de n’avoir plus les moyens, malgré la multitude de phrases rassurantes qui circule sur nos écrans. C’est à croire que plus elles existent, moins elles apaisent. Angoisse, panique, tristesse, désespoir, pessimisme sont de saison. A quel moment peut-on parler de dépression ?

Envisager

« C’est incontestable : les gens sont inquiets. Evidemment, le confinement a laissé des traces. Les répercussions psychiques sont réelles » confirme la psychologue du premier étage. Au moins un stage a été organisé pour s’en libérer, il en a été question ici. Mercredi, assise devant mon ordinateur, prête à fignoler un texte écrit depuis plusieurs jours, une tasse de thé à la fleur d’oranger posée devant moi, je me suis trouvée prise d’une panique telle qu’elle m’a rendue incapable de la moindre concentration, incapable de la moindre pensée constructive, incapable d’ailleurs de rester assise sur cette chaise dont je me sentais prisonniére tout à coup. Décrochage total : il m’a semblé perdre pied. Il n’y a pas d’autre mot. Perdre pied et avoir la sensation de ne plus savoir qui l’on est. Perdre pied et se sentir perdue, impuissante face à cette inconnue sise-là, en plein milieu de son crâne. Perdre pied et interroger sa solitude. A qui parler ? Comment préserver les enfants ? Qui va préparer le dîner ? Pourrais-je aller au boulot demain ? Et si je faisais un AVC ici, là maintenant, qui appellerait les secours ? Comment m’en sortir ? Comment reprendre le contrôle ? Les enfants, les obligations, les obligations, les enfants, la maison, le tumulte, perdre pied et sentir l’épuisement vous engloutir comme un tsunami recouvre une île qui se croyait à l’abri pour n’avoir jamais vécu de cataclysme ou les avoir oubliés…

Je comprends. Repose-toi…

« C’était inutile de me rappeler. Je t’ai vue partir d’un pas décidé dans l’autre direction. Tu venais de me dire ta fatigue, cette impression de ne pas pouvoir te poser. J’ai compris. Il n’y a absoluement aucun problème. Ne te mets pas de pression supplémentaire: repose-toi ». Cette impression que la vie s’arrange pourvu de rester en phase avec soi grandit en même temps que le nombre de bougies sur son gâteau d’anniversaire. Plus va l’expérience, plus elle devient réelle. Catherine a compris. Les explications étaient inutiles : elle a compris. Elle-même vient de traverser une épreuve terrible. Elle en sort un pas devant l’autre. Elle a compris et cette force des femmes n’en finit pas de m’impressionner. « Il n’était pas nécessaire de me rappeler, je comprends. Repose-toi. »

Choisir

Photo de cottonbro sur Pexels.com

Des phrases engageantes qui poussent vers « le meilleur » fleurissent sur les réseaux sociaux: Accepte-toi telle que tu es ; Ne laisse personne choisir ta vie à ta place ; Ne laisse personne te manquer de respect ; Aie confiance, tout viendra à toi quand il le faudra ; Avec la foi, rien n’est impossible ; Apprends à t’entourer de personnes qui te comprennent ; Regarde l’horizon : le passé est derriére toi… Entre les post Instagram, les conseils des coachs, les scénarii de films, la publicité, tout cet entrain est entré dans les mœurs. Alors comment ne pas rester motivé.e.s ? Il y a les phrases et il y la réalité du temps qui manque entre le cumul des activités, l’envie de donner un peu à tout le monde, le besoin de prendre du temps pour soi. Il y a les phrases, les mantras et la réalité du temps qui nous file entre les doigts. Il y a les mantras et l’honnêteté d’avouer qu’aussi indépendante que l’on puisse être, aussi organisée, aussi forte que l’on soit, quelquefois la fatigue peut être la plus forte au point de perdre le fil. Il y a les mantras, l’envie, la force de devenir et la hauteur des ambitions qui paraît – un instant plus ou moins long – démesurée au vu du déploiement de moyens à étaler. Il y a la force, les mantras, les petites phrases et l’absence de soutien de celles et ceux sur lesquel.le.s on croyait pouvoir compter. Il y a les mantras, la force et ce meilleur à montrer. Mais ce meilleur est-il le meilleur pour tous ? Est-il le meilleur tout le temps ? Est-il le meilleur pour soi ?

En somme, il y a les mots et sa vérité.

La verité est qu’être forte n’est pas une ligne continue, un état constant. La vérité, c’est qu’être forte n’est pas non plus sans travers. La vérité est que même les fort.e.s flanchent, qu’il faut y être attentif.ve pour s’en rendre compte. La vérité est que certains murs s’écroulent en silence. La vérité est que les fortes en ont clairement ras-le-bol de l’admiration : elle peuvent souhaiter un instant de paix, juste le silence, un peu de temps plutôt. La vérité est que la force est un choix de chaque instant. La vérité est que le faire souvent, ce choix, n’est pas le faire tout le temps. La vérité est qu’être fort.e c’est quelquefois, vraiment, vraiment chiant. Avec le temps, on apprend que péter les plombs est dans l’ordre des choses. Avec le temps, on apprend que perdre pied, c’est tout simplement être humain.

Et puis, la vie nous offre des exemples comme celui de Chadwick Boseman, acteur principal d’un des plus gros succès cinématographiques de tous les temps, Black panther. Tandis qu’il joue le rôle de sa vie, il se sait atteint d’un cancer du côlon. Il choisit de l’affronter au travail, en silence, en famille, jusqu’a la fin.

Péter les plombs, c’est humain. Aller au bout de soi, grandir et faire grandir, c’est ajouter un extra à l’ordinaire. La force est un choix de chaque instant, le meilleur le plus souvent. D’autant que l’on apprend à s’entendre, d’autant que l’on prend son temps.

avec le temps, on apprend que péter les plombs est dans l’ordre des choses.