Petit carnet de route #5 – Guillemette : « Je veux simplement être celle que je suis »

Guillemette

Sa petite robe noire est déchirée : en arrivant au rendez-vous, avenue Taillebourg, du côte de Nation, elle s’est accrochée à la chaine de son vélo. Sourire aux lèvres, le teint frais, halé, les pans de sa jupe rassemblés en un nœud élégant, Guillemette est prête à exposer sa vie de solo, la cinquantaine passée, styliste, décoratrice d’intérieur, surtout mais pas seulement. Il y a deux jours, elle repoussait le rendez-vous : « Pas possible pour moi ce jeudi, j’ai chimio ! »

De sa naissance, on ne se rappelle rien, en général. On sait la date, bien sûr. On la fête quand l’envie nous vient, avec le temps, elle vient de moins en moins. Elle rappelle de plus ou moins bons souvenirs à ses parents. Mais pour soi, sa naissance est ce qu’il est communément admis de nommer le début de sa vie. « J’en conserve le souvenir d’avoir eu une folle envie de vivre. Un souvenir, très vivace encore aujourd’hui, de joie, de bonheur, une énergie de vie ». Comme elle ressent encore dans sa chair cette énergie, Guillemette a ressenti la maladie, il y a bien plus d’une dizaine d’années. Elle est allée voir son medecin qui, de prime abord, ne voyait pas, n’y croyait pas, ne trouvait rien d’anormal dans ce système qui semblait fonctionner. Guillemette a grandi dans un milieu où souffrir est dans l’ordre des choses, où avoir de l’éducation signifie ne pas faire de vague, ne pas faire de bruit, faire silence, faire ce qui doit être fait et/ou passer outre. En résumé, «s’adapter et respecter les autres ».

J’en conserve le souvenir, très vivace encore aujourd’hui, d’un grand bonheur, d’une énergie de vie

«  Lorsqu’un cancer du sein a été décelé, je m’en suis complétement remise à la médecine, aux personnes qui devaient prendre soin de moi. Je n’ai rien contesté: ni l’ablation de mes deux seins, ni l’ablation de mes ovaires, ni les chimios, ni le traitement très lourd qui s’en est suivi». Elle a fait silence, comme il se devait. Elle a fait face. Elle a fait bonne figure. Pour son mari d’abord, complétement paniqué à l’idée de la perdre, de perdre cette vie construite sur le tard, tisser solidement à l’issue d’une jeunesse « un peu rock and roll ». Pour ces enfants ensuite: «ils étaient tellement jeunes ! Il était absolument hors de question de les abandonner ». Elle fait donc confiance au corps médical, rassure sa famille, porte tout ce qu’il faut, parce qu’il le faut, parce que c’est ainsi: honneur, respect et silence face à l’adversité. Au fond d’elle sommeille une révolte qu’elle a déjà dompté, pour cadrer avec les conventions et jouer la partition familiale. «Dans cette vie, nous étions deux : moi et celle que je devais être… ». Elle fait silence. Elle avance.

Exposition « Coeurs », Musée de la vie romantique

Se débarasser de ses colères

Quand on croise de plus en souvent des personnes qui résonnent avec la vie que l’on veut au moment où on les croise, on trouve cela étrange. On sourit à ces coïncidences qui se répètent. On les nomme ainsi, « coïncidences », par crainte de passer pour une illuminée, par crainte de termes, d’idées trop ésotériques pour s’inscrire dans toutes les conversations. On se félicite cependant qu’avec le temps, la vie semble s’emboîter comme un Rubik’s Cube dont on vient à bout.

« Plus les mois passent, plus « l’autre  » gronde, réclame son dû… »

« Mon mari a eu peur de rester seul avec les enfants. Il était dans le déni total». De la maladie. De la sévérité avec laquelle sa femme est touchée. Elle change physiquement. « Je crois qu’il n’était tout simplement pas préparé à vivre une telle épreuve. Le fait est que moi, j’avais besoin de quelqu’un de solide avec qui la traverser ». Elle passe outre encore, passe le cap. Mais, en rémission, elle bouillonne. Et plus les mois passent, plus elle gagne en force, en conviction, en serennité. Plus celle qui sommeille gronde, réclame son dû, plus il lui semble clair qu’une décision doit être prise. Elle se sépare de son mari – « il reçoit la garde des enfants » – se retrouve seule avec l’obligation de subvenir à ses besoins. Elle retrouve le milieu de l’art, qui lui a manqué, la décoration d’intérieur. Elle commence petit et trime, se débat avec des horaires impossibles, des propositions indécentes. Petit à petit, elle retrouve des « chantiers », de plus en plus intéressants, les voyages, les rencontres, celles qui ravivent la flamme, celles qui redonnent confiance. Elle découvre qui sont ses véritables ami.e.s, celles et ceux qui restent même quand la vie change et se charge de réalités nouvelles. «  J’ai toujours préféré les gens qui réfléchissent, celles et ceux qui ne se contentent pas, qui continuent de s’interroger. Ce sont celles et ceux-là qui sont resté.e.s. J’avais beaucoup « d’ami.e.s ». Sans doute trop ».

Aujourd’hui, je crois que les meilleurs parents sont celles et ceux qui savent dire, je suis désolé.e.. 

Elle affronte ces problématiques propres aux mamans solos, partagées entre l’envie d’être, l’éducation reçue mais qui ne colle plus, l’envie de devenir professionnellement mais l’impérieuse nécessité d’être « là pour les enfants » gage, pense-t-on à tort, de cette force, cette serennité à transmettre absolument. « Je me suis vue les éduquer comme je l’avais été. Et puis, j’ai simplement appris à les aimer tels qu’ils sont et je me suis excusée de les avoir contraints. Aujourd’hui, je crois que les meilleurs parents sont celles et ceux qui savent dire « je suis désolé.e »… ».

Sur la route, Guillemette écrit un livre, raconte son expérience – J’aurais préféré m’appeler Dupont – sur les conseils d’un ami. L’ouvrage vient de passer en livre de poche. Elle rencontre un homme aussi, avec lequel elle partage sa vie plusieurs années jusqu’à comprendre que n’être qu’une partie de la sienne ne saura satisfaire la femme qu’elle est devenue. Une nouvelle fois, elle rompt mais cette fois, elle est installée dans un appartement retravaillé, selon son goût, à son image : une femme compléte, épanouie.

« Comme la première fois, j’ai tout de suite su que quelque chose n’allait pas. Lorsque les scanners ont révélé des grosseurs au niveau de ma colonne vertébrale, j’aurais pu être en colère mais je ne l’ai pas été. Je ne le suis pas ». Elle raconte cette anecdote qui date d’il y a quelque jours. Dans la salle d’attente de l’hôpital, « une femme, accompagnée de son mari, complétement repliée sur elle-même, ploie sous le poids de l’inquiétude. De toute façon, lui ai-je dit, il arrivera ce qu’il doit arriver alors, à quoi bon avoir peur ? À quoi bon ? Je n’ai pas envie de me battre, j’ai simplement envie de vivre. Je crois très sincèrement que la maladie est ce que l’on en fait. J’ai sans doute une chance folle d’avoir pris, très tôt le maladie dans ce sens-là ».

Guillemette n’est pas en colère. Elle n’a pas peur non plus. Pas même pour ses enfants, aujourd’hui âgés de 23 et 26 ans : elle a confiance.

Physique et philosophie

La physique quantique a révolutionné la physique classique comme la minijupe a révolutionné la mode et le corps des femmes. La physique classique est quantifiable, mesurable. Elle s’inscrit dans des lois, une logique mathématique qu’il n’est pas possible d’appliquer à la physique quantique. La physique classique est celle que l’on a apprise en classe, celle basée sur des régles immuables posées par d’éminents chercheurs depuis plusieurs siècles. En physique quantique, tout n’est que probabilité parce que la science actuelle ne permet encore aucun calcul, aucune mesure précise. Pour la comprendre, il faut accepter de sortir des carcans construits jusqu’ici, accepter de nouveaux paramétres de compréhension.

Sortir des Carcans, accepter de nouveaux paramètres

Des liens existent entre particules extrêmement éloignées. C’est un fait scientifiquement avéré sans que l’on puisse expliquer comment. Savoir pourquoi relève de la philosophie. Ces liens confirment en tout cas que nous sommes toutes et tous lié.e.s, d’une maniére que l’on ne sait pas définir avec précision, ce d’autant que l’on reste inscrit dans une logique inadéquate à leur compréhension. Ce que l’on est, tout ce que l’on ressent impacte autant son être profond que celui de l’autre que l’on croise. Guillemette est passionnée de physique quantique. « Je me souviens cette étude sur des particules qui changeaient de direction une fois que l’on portaient le regard sur elles. Ou cette ville que l’on a photographiée, au-dessus de laquelle planait une espèce de voile sombre, la matérialisation, pensait-on, de l’inquiétude de toutes les personnes qui vivent cette période compliquée par le Covid… ».

Lectures…

Sa couleur préférée est le noir « parce que c’est celle que je porte. Parce qu’elle passe-partout ». Dans la symbolique occidentale, le noir est associé au deuil, au renoncement, à la privation. Dans le monde arabo-mulman, il est symbole d’illustre. Dans l’Egypte antique, il représente la complétude, le devoir, la perfection (Wikipédia) « Je lis des choses très noires : Beacon, Stahl, Fante, pére et fils. J’ai appris beaucoup des périodes les plus sombres de ma vie : l’amour pur, de véritables joies, le renouveau. La noirceur peut être gaie. Si avec le cancer, j’ai commencé à vivre, c’est bien parce que ce n’est pas un truc hyper sérieux la vie !»

À chaque rencontre, son #PetitCarnetdeRoute