Petit carnet de route #3 – PHAWOP – Survivre à la fracture, devenir dans l’adversité

Sur la route, certaines rencontres confirment que l’on est sur la bonne voie. Elles tombent comme une parfaite coïncidence, comme s’il le fallait. Bintou, la quarantaine heureuse et accomplie, a fondé, il a six ans, une association pour aider les femmes aux prises avec la maladie à retrouver l’estime d’elles-mêmes, pour aider les aidants qui les accompagnent à se reposer. Elle-même vivait alors une épreuve terrible. Elle y a survécu en choisissant de partager. Avant de devenir celle de dizaines de femmes, PHAWOP a été sa lumiére, celle qui illumine encore ses projets.

Bintou Doumbia

« Il a essayé de me tuer. Il a voulu me barrer la route. Il a voulu me mettre à terre. Il y est presque parvenu. Pendant huit ans, c’était la guerre, une vraie bataille dont il fallait épargner les enfants, les protéger. Je me suis retrouvée seule, sur le carreau. Je n’avais plus rien d’autre que ma volonté de ne pas rester là… ». Bintou a rencontré son ex-compagnon tandis qu’elle n’avait que 16 ans. « Le paradis », un homme merveilleux avec lequel elle a eu quatre enfants. « Nous avons vécu quinze ans ensemble avant de nous marier ». Une cérémonie magnifique, extraordinaire. « Tout allait parfaitement bien. Et puis, sans que je ne comprenne pourquoi, en quelques mois, la situation s’est dégradée. En quelques mois, la vie que nous avons construite, nos projets d’achat d’une maison, ce que nous avions déjà acquis, la vie parfaite que nous avions crée, tout est parti en fumée. Ce n’était qu’un château de sable qui est parti en poussière… ».

les cassures peuvent se transformer en création. Voilà le message que je souhaitais partager.

Maturation

A l’aune de la trentaine, elle se retrouve seule avec ses enfants, ses peurs, ses pleurs et tout à reconstruire. Elle prend du poids.  Une maniére de se protéger, de protéger ce corps mis à nu. « Le soir, j’avais des insomnies. Je ne dormais plus. Lorsque je me réveillais, je travaillais sur mon idée. Je voulais laisser une trace. Je voulais aider les gens à regagner leur estime. La vie peut basculer d’un coup. Mais, si l’on s’y prend bien, les cassures peuvent se transformer en création. Voilà le message que je souhaitais partager. En tant que mére, en tant que professionnelle de santé, en tant que femme, je voulais aider les autres à retrouver l’estime que je ressentais avoir perdue ». Phawop est née des larmes de Bintou. Elle a décidé de transformer sa rage, sa rancoeur, le négatif en une chose positive qui lui ressemble. Chaque jour, elle y met ses tripes. Chaque jour est une revanche. Chaque avancée est une victoire. À commencer par cette séance photo. « J’y assume mon nouveau corps, la personne que je suis aujourd’hui. » P pour Précieuse, avec une majuscule. HA pour hair, cheveux en anglais, WO pour women, les femmes, toutes les femmes, P encore pour professionnelle, professionnalisme. professionalité. PHAWOP.

L’essentiel, l’ouverture, l’authenticité

La beauté est éphémère mais elle n’est pas futile. Plus que l’image que l’on renvoie aux autres, l’essentiel réside dans celle que l’on perçoit en soi. Tel est le postulat de Bintou : être belle pour soi, prendre soin de soi, s’aimer malgré tout, au-delà du reste, c’est répondre à un besoin fondamental. Offrir le meilleur à celles et ceux qui sont là, qui entourent, qui soutiennent souvent au détriment d’eux.elles mêmes, prendre soin des aidant.es, parce que celles et ceux qui nous accompagnent sont importants. Fonder une association trait d’union, entre les personnes, entre les usages, entre les cultures.

Lorsqu’une personne souffre, je lui propose de partir avec moi…

Son métier, toutes les rencontres qu’il a permise, lui ont démontré que prendre l’autre de haut, méconnaître les spécificités dûes à la culture, aux origines constituent un frein à la compréhension, vers l’estime de soi. Dés lors, elle multiplie les contacts, pour disposer de partenaires de tous horizons, culturels et professionnels. Le voyage s’inscrit d’ailleurs dans sa démarche curative quotidienne. « Lorsqu’une personne a besoin d’être détournée de sa souffrance, je lui propose de partir, de voyager avec moi. Je lui raconte des histoires pour l’amener loin de son mal, de sa douleur ».

L’estime de soi est affaire d’authenticité. Proposer une chevelure artificielle, sans essence, impersonnelle, à une personne qui, de traitement en traitement, perd une part d’elle-même ne peut correspondre. Bintou a donc l’idée de conserver les chevelures naturelles pour les transformer en perruques : chaque patiente conserve ainsi son cheveu, son bien, sa dignité. Pour apprendre le circuit du cheveu, comment se créent et se travaillent les coiffes, elle est partie au Brésil. De là, fort d’une rencontre, elle organise un premier défilé de patient.e.s, un premier échange France, Mali, Brésil, couronné de succès, qui confirme son intention, l’ambition de l’association. Mais l’estime ne va pas de soi partout, pour tous. Phawop formera donc, à chaque fois que de besoin, toujours dans l’échange entre soignants, entre professionnels d’origines, de savoirs et de cultures différentes. Pour mettre productions, produits, soins et prise en main professionnelle et haut de game à la portée de tous, Bintou construit, encore aujourd’hui, un réseau d’entreprise de la beauté qui propose des prestations à des prix très compétitifs. «Les personnes atteintes de longues maladies dépensent énormément pour se soigner. Elles ont le droit d’être bien dans leur peau, bien dans leur corps. Elles ont le droit d’être belles elles aussi. Il faut leur en donner les moyens ». Pour ce faire, consulter le site Internet de l’association.

Avant de devenir celle de dizaines de femmes, PHAWOP a été sa lumiére.

Ambitions

Pour parvenir à rassembler des fonds – il s’agit de rémunérer justement chaque intervenant.e, professionnel.le comme collaborateur.trice- Bintou a pensé à un calendrier. « Pour ma première plaquette, ce sont mes collègues qui ont posé.e.s.. ». Elle a ensuite imaginé donner la parole aux hommes, leur proposer de Tomber la chemise, pour ces femmes qui doivent souvent faire face seule à l’adversité. Kadiatou et Guillemette, égéries de l’association, ont vécu la rudesse de l’abandon, de la solitude pendant la maladie. La premiére prépare un ouvrage pour l’expliquer aux jeunes enfants. Elle est en rémission. Pour la seconde, touchée de nouveau de plein fouet, la lutte continue.

Tomber la chemise ?

Beaucoup ont répondu présents. Le nouveau calendrier paraîtra en septembre prochain. « Les grands hommes » – c’est le thème choisi cette année – sont soignants, médecins et infirmiers, ambulanciers, pompiers alliés à des artistes, des journalistes, pour le brassage encore, le partage toujours. « Ce sont des grands hommes parce qu’ils soutiennent les femmes ».

Bintou prépare un nouveau calendrier autour de la thématique « Les grands hommes », ceux qui assistent les femmes…

Formation, éducation

De Florence Nithingale à Virginia Henderson, les infirmières comptent parmi ces femmes qui ont libéré métiers du soin du carcan qui les retenaient à la périphérie du savoir pour les transformer en véritables métiers. Virginia Henderson disait notamment que « les soins infirmiers consistent principalement à assister l’individu, malade ou bien portant, dans l’accomplissement des actes qui contribuent au maintien de la santé et qu’il accomplirait par lui-même s’il avait assez de forces, de volonté, de savoir » (Infirmiers.com). Elle a établi une liste de quatorze besoins fondamentaux, chacun ne pouvant être atteint que si le précédent est satisfait, utilisée encore aujourd’hui, en psychiatrie notamment: le besoin de respirer, le besoin de boire et manger, le besoin d’éliminer, celui de dormir, de se reposer, le besoin de se vêtir, de se dévêtir – soit la nécessité pour chaque individu de se protéger et d’exprimer son identité physique, mentale et sociale -, le besoin de maintenir la température du corps dans les limites de la normale, le besoin d’être propre, celui d’éviter les dangers, le besoin de communiquer, celui de pratiquer sa religion et d’agir selon ses croyances, le besoin de s’occuper et de se réaliser, le besoin de recréer et enfin, au sommet de la liste, le besoin d’apprendre. Celui par lequel on grandit, celui par lequel on devient, celui par lequel on finit par être pour apprendre de nouveau et devenir encore et recommencer.

À chaque semaine, son voyage, à chaque semaine son #PetitCarnetdeRoute