Petit Carnet de route #2 – Musée Albert Kahn – Boulogne – Il faut cultiver son jardin

Effet Papillon

Pont fleuri

Des collections horticoles de différents pays pour mettre le monde à portée de main dans un idéal de paix universelle. Le jardin-Monde Albert Kahn rassemble des jardins anglais, français, japonais, un espace d’exposition, un verger-roseraie, une serre, trois forêts bleue, dorée et vosgienne, une prairie, un marais, une serre, une salle d’exposition, les Archives de la Planète, un musée en devenir, tout cela aux portes de Paris, à Boulogne. L’endroit a récemment été inscrit à l’inventaire des Monuments historiques. Il ressemble à ces vies que l’on rêve établies, riches d’histoires, d’aventures et de paix.

D’un temps à l’autre, d’un âge à l’autre, d’un moment de vie à l’autre, ce qui change surtout, c’est la perception que l’on a des choses, les influences que l’on acceptent, celles que l’on refusent. Ce dimanche-là, peu avant le départ, le téléphone sonne: une amie de longue date appelle pour donner de ses nouvelles. Elle rayonne. Son bonheur s’entend. Il se répand jusqu’ici, à lautre bout du fil, de l’autre côté du monde. Depuis peu, sa carrière a pris une tournure aussi inattendue que parfaitement fructueuse. Elle dirige un service de santé, se forme pour apprendre à entendre celles et ceux avec qui elle travaille.

« Elle rayonne. Son bonheur s’entend. Il se répand jusqu’ici »

Arrivée il y a tout juste quelques semaines, elle raconte comment, à force de dialogue, d’échanges, d’écoute, de discussions, chacun.e trouve sa place au sein de l’équipe, comment elle est parvenue à constituer un groupe à même d’aller dans la même direction. Professionnellement, elle est incontestablement sur la voie de la réussite. Elle a été choisie, sa valeur et son travail reconnus. Nous nous rappelons l’adolescence, les atermoiements, les parents dubitatifs, les relations débilitantes, les études malgré tout, la faculté, les prémières années dans le monde professionnel, les collègues, les doutes, les ajustements, en quête de mieux, en quête de soi, en quête de paix…

Jardins et cartes intimes

La paix. C’est bien la premiére impression que donnent les jardins du Musée Albert Kahn. La même paix qu’inspire un bois en période de canicule, une paix qui alterne entre la surprise et la curiosité. La visite est en sens unique. La faute au Covid. Il faut limiter les contacts, les rapprochements. Comment était-ce avant ? Est-ce mieux d’être dirigée ? Qui a défini le sens ? Le plan date-t-il d’avant ou après le Covid ? Les fléches vertes indiquent le seul sens possible, les rouges, le sens interdit. La sente terreuse, boisée sur les cotés, s’allonge vers l’avant et longe une premiére case, une maison de thé. Il y en a une autre. Il y en a plusieurs.

Sentier Albert Kahn

« Une carte intime et universelle »: « la connaissance mutuelle favorise le dialogue entre les cultures »

Le village japonais a été crée par Albert Kahn au retour d’un voyage au Japon à la fin du XIXème siécle. Il voulait rassembler les mondes en un lieu. Il voulait reproduire chez lui la diversité de ce qu’il a croisé lors de ses multiples voyages. Il voulait offrir un jardin-monde.

Jardin Japonais

« De 1895 à 1920, le banquier, grand passionné d’horticulture, façonne sa propriété en un jardin « à scènes » en vogue » à l’époque et y dessine « une carte intime et universelle », convaincu que « la connaissance mutuelle le dialogue entre les cultures ». Outre ses jardins, le Musée départemental Albert Kahn expose les Archives de la Planète, « 180 000 métres de films en noir et blanc et 72 000 autochromes, la plus importante collection au monde » (Plan guide)

Jardin japonais – Pont rouge

Respiration, inspiration

Sur la route du musée, un magazine au titre inspirant, Respire, étendu sur les étalages habituels d’un kiosque de gare, offre un programme alléchant : « Créer du temps pour soi » et « Trouver le bonheur ». Le bonheur est sur toutes les lèvres : ce sont les vacances. Le supplément gratuit propose trois récits inspirants pour l’été. Extrait : « « Nous marchons sur deux jambes, l’une est rationnelle, l’autre est affective. Vouloir n’être que rationaliste ou scientiste est tout aussi réducteur que de chercher à n’être qu’affectif et irrationnel. L’idéal est de chercher à marcher sur les deux jambes » (Patrick Lemoine). Le magazine sied à la promenade. Il fera un excellent compagnon de route.

Sente et pont

«La vie est une danse. Le rythme mène la danse. Il se loge partout et chacun se meut à sa propre cadence »

Ces jardins que nous sommes…

« Être heureux, une nature ? Parfois. Un art ? Toujours. L’art se cultive. Être heureux au quotidien, c’est en effet cultiver l’art et la manière de voir les choses sous un autre angle. Le Bonheur, c’est un état d’être. Sommés de faire toujours plus pour avoir plus, nous en avons oublié d’être. Or, être heureux c’est être dans sa voie, faire ce qu’on aime pour avoir ce qu’on désire » (…) La vie est une danse. Le rythme mène la danse. Il se loge partout et chacun se meut à sa propre cadence » (Stella Delmas). Elle n’a pas toujours été si sereine cette amie qui sourit aujourd’hui. Elle n’a pas toujours été si sûre de sa voix. Comme beaucoup à l’époque, comme beaucoup aujourd’hui, la faculté ne lui convenait pas. Elle y est allée quand même, jusqu’à trouver sa voie, la santé. Elle s’y engagée, s’y est trouvée, l’a quittée et puis tout a été simple: l’installation, l’achat de son appartement, des années d’une vie parisienne bien remplie, des rencontres, de très belles, de très moches, de très riches, une dépression, une rémission, une proposition enfin, complétement inattendue, le déménagement ailleurs, très loin, le bonheur là-bas, la paix enfin, la serénité surtout. D’autant que la question de n’être pas en couple, la quarantaine passée, ne semble plus être un sujet.

Le verger-roseraie

…Ceux que l’on découvre…

Au village japonais, succède, un jardin japonais où la tranquillité s’entend autant qu’elle se voit. Le Japon est partout : dans les cultures, dans les sculptures, il occupe l’espace le plus important, il ouvre sur le verger-roseraie et l’odeur des pommes, la serre et le jardin français. Une dame d’un certain âge est assise sur un banc. Légèrement essouflée, elle regarde les passants. Ils vont à deux souvent, dans les sillons tracés au compas et avancent ensemble, main dans la main, vers les fôrets, le marais. Ils sourient, s’embrassent s’arrêtent entre deux ponts, sur un sentier pour immortaliser leur visite, immortaliser leur voyage d’un selfie.

Le marais

Certains vont et reviennent souvent. Certains habitent le quartier et n’hésitent pas à en profiter dès que possible. D’autres visiteurs, seuls ceux là, vont ici et là photographier un papillon, un arbre, une plante, un pont comme celui qui clôture la visite dans un halo de lumiére avant de replonger vers l’obscurité de la sortie arborée. Dans un sourire et un immense sentiment d’apaisement et de tranquilité, la visite s’achève. Le cadeau est précieux comme le bonheur dun.e ami.e. Pourvu qu’il dure. Pourvu qu’il dure quelques temps… « Je me suis entraîné : à rester vigilant, à moi, aux autres, au monde, à ne pas me retourner vers hier mais à revenir à la réalité, à la regarder et à entrevoir en elle le futur, donc les possibilités. Celles-ci sont toujours là, à condition que l’on s’ouvre à elles, que l’on enclenche un mouvement vers elles au lieu d’attendre passivement qu’elles viennent à nous. Cet apprentissage n’est jamais terminé, est parfois déconcertant parce qu’il nous sort de la voie lisse des habitudes. Mais il est profondément libérateur » (Fabrice Midal)

Pont – Jardin anglais

Et ceux qu’il convient de cultiver

Le sentiment qu’elle est parvenue à abandonner sur la route, cette amie – nous n’en avons pas parlé, pour quoi faire ? Nous savions. Intuile donc de le nommer, d’en faire un sujet. Nous avions tellement de choses plus belles à nous raconter – le sentiment qu’elle est parvenue à abandonner, c’est la peur. La peur de n’être pas comme il faut, quand il faut, où il faut, avec qui il faut…

« Je m’assieds dans ma vie telle qu’elle est, avec ses réussites, ses possibles, ses échecs, j’écoute son rythme en moi »

Finalement non : il faut la dire, la peur, en parler, la sortir. Il faut se laisser saisir, la ressentir et l’accepter. Elle est bloquante, la peur.Elle est dangereuse. Elle tue la créativité. Elle tue l’envie. Elle tue l’amour. Il faut la dire pour l’expier, pour n’en avoir plus peur. Il faut l’accepter, il faut la dompter. Elle y est parvenue.

Et vous ?

«  Je m’enracine pour être enfin quelque part. Pour trouver un sol, même s’il n’est pas parfait. Je m’assieds dans ma vie telle qu’elle est, avec ses réussites, ses possibles, ses échecs, j’écoute son rythme en moi au lieu de vouloir lui imposer mon propre rythme. Je vois la vague (…) Je deviens le roi des surfeur qui épouse la force de la vague et s’en abreuve ». S’enraciner n’est pas qu’une question de volonté : c’est une question de temps. C’est une question de patience, d’observation. Ce ne devrait pas être un besoin mais une évidence. Pourquoi ne pas s’en saisir  ? Pourquoi se laisser pressurer par les attentes, par les réalités, les vérités d’autres ? Pourquoi ne pas être ?

D’un temps à l’autre, d’un âge à l’autre, d’un moment de vie à l’autre, ce qui change surtout, c’est la perception que l’on a des choses, les influences que l’on acceptent, celles que l’on refusent. Quelles sont les vôtres ? Que voulez-vous ?

Que voulez-vous ?

L’avoir au téléphone, partager un instant de bonheur puis cheminer dans les jardins du Musée Albert Kahn rappellent que l’essentiel est presque rien. Qu’il suffit d’ouvrir les yeux pour le contempler, d’apprécier ce qui est là, à portée de vue, à portée de main, à portée de soi.

Chaque semaine, un voyage
un nouveau #PetitCarnetdeRoute

Les faits Papillon