En fin de compte, la fierté…

Basquiat - Most kings - Blanc Jean-Michel BASQUIAT, Most kings...

Qu’est-ce qui vous semble essentiel ? Essentiel au point que, cela hormis, tout semblerait inconsistant, insensé ?

 

Il y a quelques temps, quelques années déjà, le monde de la musique, du hip-hop singulièrement, était bouleversé par ce qu’il est coutume de nommer un clash, entre deux pointures du rap nord-américain : Drake et Pusha T. Des révélations personnelles voire intimes déversées par l’un et l’autre fissuraient la carriére lisse d’un rappeur au parcours tonitruant. Outre les détails personnels, une attaque plus…politique , celle du non-engagement. Drake était accusé de ne s’engager sur aucune des questions politiques attenantes à son public. Ce à quoi, il faut l’admettre, il n’a proposé, jusqu’ici, aucune réponse valable. Quand plus tard, interrogé sur ce même clash, un spécialiste, artiste et entrepreneur du milieu hexagonal résume, « hors du contexte musical, les clashs ne m’intéressent pas », ajoutant que Drake propose plus de la « pop urbaine » que du rap, le propos s’est éclairci, du moins d’un point de vue artistique. Du point de vue politique, Drake continue de faire des millions de vues sur toutes les plateformes musicales. Il collabore avec les meilleurs artistes et producteurs du moment. Il organise « des coups marketing » – une collaboration avec Fortnite, jeu vidéo préféré de son auditorat, la distribution de plusieurs milliers de dollars dans son clip God’splan… – tout cela sans s’engager, sans donner d’exemple outre que celui du money bling ou du booty shake (faut-il vraiment traduire ?), d’une certaine idée de la réussite, sans tremper dans le conscient, l’édifiant, l’éducatif bref, sans faire ce qu’il se doit. Depuis, l’affaire est conclue. Et, comme souvent, c’est le business qui l’a emporté.

Dès lors qu’il existe une manière de faire les choses « bien », n’est-ce pas là de l’essentialisation ? N’est-ce pas une espèce de privation de liberté ?

Ici comme ailleurs

Dans le même ordre idée, Fabe, rappeur authentique s’il en est, reconnu et respecté comme tel par le milieu tout entier, reprochait substanciellement la même chose à des groupes comme NTM ou Lunatic (l’ancien groupe de Booba), il y a de cela une vingtaine d’années. Le fait est qu’aujourd’hui, même si son crew résiste, Fabe n’est plus : il est allé au bout de la logique d’engagement, de la philosophie intrinsèque au mouvement hip-hop que force de clichés a contribuer à masquer.

Quelle philosophie ?

Fais ce qui mérite de l’être notamment si cela n’existe pas, si la maniére ne te convient pas. Sois/reste authentique. Dans le dépassement nécessaire de soi, n’oublie ni l’amour ni le respect des tiens, ni la solidarité, ni la fraternité que sous-tend le mouvement.

Tandis que Fabe n’évolue plus dans le game, NTM et Booba, si. « Pire », ils en tiennent encore le haut du pavé. On peut reprocher à Joey Star (NTM) son évolution. Le même reproche pourra être fait à Booba. Mais pourquoi ? Pour exactement la même raison que Pusha T reprocha son succès à Drake : parce que qu’ils ne font pas ce qu’il faut. Mais, qu’est-ce qu’il faut ? Pourquoi faut-il ?  Dès lors qu’il existe une manière de « faire les choses bien », n’est-ce pas là une entrave ? N’est-ce pas de l’essentialisation ? N’est-ce pas une espèce de privation de liberté personnelle, artistique, économique, on la nommera comme l’on voudra ? N’est-ce pas une limitation de choix quant à la manière de gérer son art, son argent, ses ambitions et, plus largement, sa vie ? N’est-ce pas décider de figer un mouvement ?

On peut tout reprocher à Drake, à Joey Starr ou à Booba, par « tout » s’entend leur non-engagement politique ou plutôt un engagement non-conforme à la bonne maniére de s’engager, on ne peut pas leur reprocher une absence d’activité ni de n’avoir pas porter leur pierre à l’édifice musical, artistique. Ma benz est aussi culte que « L’impertinent ». Outre la tête du classement des meilleurs vendeurs d’albums en France, Booba tient une marque de vêtements, une chaîne de magasins, une chaine de télévision qui permet à toute une vague de jeunes rappeu.r.se.s de s’exprimer. Vague que l’on peut considérer comme underground donc plus ou moins authentique. Drake…bat des records et s’est offert un manoir. Du tumultes des années passées est née une scène musicale qui a si bien prospérée que le rap est désormais le genre musical le plus écouté de France. Honni, désormais, sois qui mal en pense.

Parfait.e pourquoi ?

Qui définit ce qu’il faut ? Comment se définit ce qu’il faut ? Par la conscience, le souci d’un certain respect de la philosophie des débuts. Mais pour qui ? Vers quel public ? « Les enfants » que la nouvelle vague – Végédream, PNL, Koba laD, etc. – « pervertiraient», ont une vision assez claire de ce qu’il convient d’être pour exister : avoir de l’argent. Paraître. Et ils ne sont malheureusement pas les seuls. Et ce point de vue est partager bien au-delà du public de Booba et de celles et ceux qui lui ressemblent, bien au-delà du hip-hop. «  On aime le fric mais il ne faut pas qu’il vienne parce qu’on dit n’importe quoi » chantait Fabe (La rage de dire). En son temps, Louis Armstrong, sourire banania aux lévres, Oncle Tom présumé, n’en finançait pas moins la lutte pour les droits civiques. On est pas toujours ce que l’on montre et l’on ne dit pas toujours ce que l’on fait. Cela aussi, les « enfants » le savent bien. Au fond, la question, aussi pragmatique que l’époque, qui se pose est celle de la fin et des moyens. La philosophie résiste mais elle n’apporte ni succès ni argent. Pas assez vite. Pas au début. Ces jeunes ont des principes. Ils se disent simplement que les principes ne remplissent pas le frigo. Ils n’offrent pas de manoirs. Ici comme ailleurs, la lutte est d’autant plus rude qu’elle s’enferme dans une case : celle du rap conscient signifiant que l’autre côté est inconcient des enjeux, de la portée des paroles et des messages qu’il véhicule. Et une case reste une case, aussi vaste soit-elle, ce n’est qu’une case. Le rap conscient donne le « la » tandis que l’autre n’affiche que tralala. Si tout pouvait être aussi simple et binaire. Heureusement que tout ne l’est pas.

Le confort de la case

Ceci n’est donc pas une critique. Parce qu’en effet, pourquoi faire compliqué lorsque l’on peut faire simple ? Les rappeurs doivent faire du rap conscient sinon ce n’est pas du rap. L’universalisme des Lumiéres, puisqu’il date au bas mot de trois siècles et que ce n’est plus du tout ce que l’on voit à la télé est politiquement moins correct que le communautarisme auquel on s’habitue à coup de séries, de films et de campagnes publicitaires à grande échelle.

« Une case reste une case, aussi vaste soit-elle, ce n’est qu’une case »

Les pauvres ne méritent que d’être abreuvé.e.s d’allocations plutôt qu’une meilleure éducation ou la sécurisation d’entreprises qui seraient ainsi mieux à même de les employer. Les femmes seules doivent accepter les aléas de leur situation : elles « n’avaient qu’à » s’inscrire dans la case en couple…
Les cases simplifient la vie. Elles sont confortables. Quand elles n’existent pas encore, il faut les créer. Toutes celles et ceux qui se sont égaré.e.s hors des sentiers tranquilles du salariat, dans « l’indépendance » ou le milieu artistique le savent : pour exister, il faut « développer sa communauté », pénétrer une case et/ou créer une sous-case dans laquelle un nombre plus ou moins important de personnes se sentira à l’aise, confortablement installé, pour débattre un point de vue sur lequel tout le monde tombera à peu près d’accord – il faudra du débat tout de même – et qui n’en méritera pas moins d’être enrichi par l’apport de toutes les sous-cases qui peuvent être imaginées. Il n’y a là ni limitation de la liberté de penser, ni limitation de la liberté d’expression ni limitation de la diversité ou de la créativité : il ne s’agit que de communauté d’idées, d’envies, d’échanges, amicales, amoureuses, professionnelles, au sein desquelles chacun.e évoluera aussi librement que le permet sa case. Avantage ultime : pouvoir multiplier les cases. Hors de la case souffle le vent froid de la solitude. L’ un des autres noms de la case est concept. Il se résume parfaitement en un « Les ».

Evidence intérieure

« Les » est un mot dangereux aussi dangereux que d’enfermer les uns et les autres dans des cases. Fatou Diome a appartenu à l’une des pire cases qui soit : celles des femmes de ménage (Cela ne se dit plus: on dit désormais techniciennes de surface. Il aura fallu un virus pour, qu’enfin, elles existent. Pour combien de temps ? ).

« Les » est un mot dangereux

Tandis que Fatou Diome poursuivait ses études de Lettres, elle a exercé tous les metiers qui lui permettraient de les mener à bien. Mainte fois, la case que lui a assignée cette société lui a valu mépris et/ou condescendance. Mais, explique-t-elle dans cette vidéo «  la fierté, c’est de transpirer pour faire fleurir sa propre vie ». C’est une autrice d’une verve et d’une authencité telle, qu’il est difficile d’aller contre l’expérience qu’elle raconte : elle ne s’inscrit dans aucune case. Elle exhale la complexité de l’existence, la nécessité d’affirmer ses choix, qu’ils plaisent ou non, tout cela sans haine ni colére mieux, avec le sourire que sans doute, on attend d’elle. Il ne retire rien à la justesse de son propos, à la tranquillité de ses affirmations, à l’assurance de ses positions. Pour reprendre les termes de Nadalette La Fonta-Six, auteure engagée de  longue lutte pour sa liberté de choix, pour sortir de la case handicapée, la fierté est légitime. « Elle est liée à l’estime de soi, à l’amour de soi ainsi qu’à la qualité de sa confiance en soi. Elle est essentielle, au sens vital, à tout être humain. Si, au départ, elle a été, pour moi, davantage liée au retour extérieur, valorisant ou aimant, au fil du temps, la fierté est devenue une évidence intérieure ».

Au-delà, l’horizon

La fierté est une recompense. De celle que l’on s’octroie personnellement, de celle que l’on arrache malgré tout, malgré le monde, malgré les autres. Elle est une récompense que personne ne peut ôter. Elle est une couronne. Elle est le plus précieux de tous les atours. Elle enrichit la relation à l’autre de vérité, de sincérité. Elle ne s’attache à aucune vérité autre que celle d’un soi emplit, enrichit par ce qu’il est coutume de nommer  » les aléas de la vie ». Elle recadre quand il faut et impose le respect qu’elle ne quédemande jamais. Non-conforme ? Imparfait.e ? Mais parfait.e pour qui ? Parfait.e pourquoi ? L’essentiel ? La liberté. La liberté de ton, la liberté d’esprit, l’émulation. L’essentiel ? Rester le numéro 10, le meneur du jeu, de son jeu. L’essentiel ? Savoir où l’on va et pourquoi.

La fierté ne s’encombre d’aucune demande, elle est.

Réussir est un combat quotidien. Un combat contre la paresse, un combat contre la tristesse, un combat contre soi. Réussir est une lutte contre les siens parfois, contre l’habitude.

Vouloir être, devenir ce que l’on pressent pouvoir être, devenir, est une bataille qui nécessite patience et abnégation. Elle nécessite du travail. Un long travail sur soi, un travail de chaque instant. Si gagner cette bataille est tout pour certain.e.s tant pis. Tant mieux. Il en est pour lesquels la place signifie plus que les mots. C’est une des réalités de ce monde d’apparât, d’apparence. Et cette réalité-là dispose de matiéres pour l’emplir. Comme tous les autres, elle est un champ que l’on cultive et dont tous les fruits ne sont pas à jeter. Toutes les luttes sont justes  pour celles et ceux qui les engagent. Elles préparent un horizon qu’il conviendra à celles ou ceux qui s’en sentiront le courage d’ensemencer à leur tour, à nouveau, de dépasser, avec en étendard, la fierté.