Portrait d’une teigne

Basquiat - Famous - Blanc

Elle est toujours comme il se doit, l’amie de tou.t.e.s sans traîner avec personne. Ce qu’elle recherche, c’est l’efficacité. En toutes circonstances. Portrait d’une teigne* et de ses afidé.e.s.

 

Elle sait qui fréquenter, quand saluer et pourquoi. Elle sait précisément ce que cela peut rapporter en mieux, en mal. Elle sait qui rabaisser, quand rabaisser : c’est parfois nécessaire pour maintenir son aura. Cela l’est souvent. Elle sait quand laisser espérer, quand couper les ponts, pour maintenir sa prestance, la prestation, la pression. Elle sait flairer la capacité de survie, d’hostilité et l’assume : savoir, connaître et jauger est une force.

« Une guerrière des temps modernes… »

Elle est une guerrière des temps modernes, de celles qui savent quand la lutte est nécessaire, quand il suffit d’un mot, d’un conseil, d’une information pour changer la donne et reprendre la main. Ses luttes sont à mort. Ses luttes sont craintes. Elle dispose d’une cour. De cette force, de cette compétence-là, elle retire de la fierté, de l’orgueil même. Mais nul ne le sait. Elle est multiple, diverse. Elle est une adaptation. Elle vit entresoi. Selon elle et le sien.n.e.s, son monde est le monde et le monde est sien. Ceux qui ne s’y inscrivent pas n’ont tout simplement rien compris. La voilà, par exemple, devant la machine à café…

  • Oh, salut !
  • Salut !
  • Comment vas-tu ? Heureuse de voir enfin…

  • Nous nous sommes croisées il y a dix minutes. Tu ne m’as pas vue , J’étais avec H.

  • H. ? Qui est-ce ?

  • Ton collègue, celui avec lequel tu as pris un café hier, en bas…

  • Oh, H. ! Tu savais que bla, bla, bla…

Jusqu’au prochain café…

Dehors, hors de ces lieux qui nous rassemblent, on ne se connaîtra plus. Puisqu’au fond, on ne se connaît pas. Quelle que soit la manière dont vous pourriez le souhaiter, elle ne le souhaite pas. Plus tard, ailleurs, elle ne vous reconnaîtra plus. Jusqu’à la prochaine fois. Jusqu’au prochain café. Où tout le monde jouera le jeu parce qu’enfin, c’est ainsi, c’est le monde tel qu’il va, tel qu’il est. C’est son monde, celui auquel vous avez accepté d’adhérer chaque jour, comme tout le monde, vous ditres-vous. Mais est-ce vrai ? Elle aime l’humiliation, en public de préférence. Elle peut se contenter d’une humiliation en privé surtout si la peine est grande mais qu’elle ne doit pas en être éclaboussée.

« Un pouvoir que vous lui octroyez… »

Elle aime les histoires, celles qui vous tiennent en haleine mais dont vous ne connaîtrez la fin qu’au prix d’innombrables supplications. C’est, à la fin, un pouvoir supplémentaire que vous lui octroyez: celui de vous savoir suspendu(e) à ses lèvres, en attente de la conclusion dont elle voudra ou non vous gratifier. Elle aime vous savoir à genou. Elle est une virtuose de la mesquinerie et de l’hypocrisie. Les deux suintent de ses yeux, de chacun de ses gestes. Vous les subodorez, vous interrogez souvent, l’interrogerez à ce propos parfois. Oh, ça ? Ce n’est rien, enfin, sourit-elle. Comme vous êtes mignon.ne…

Comme vous êtes mignon.ne…

Elle est amicale, en toute circonstance. Même dans le mépris. Une pique se glisse dans chacune de ses questions, dans chacun de ses attentions. Quand elle n’est pas suivie d’un sourire, c’est qu’elle l’a oublié. Son intérêt est venimeux. Son désintérêt fatal pour votre vie social/au bureau/dans l’immeuble/dans le quartier. Donc, vous comprenez, vous comprendrez encore. Mais combien de temps ? Manquez de tout : d’élégance, de connaissances, d’éducation mais jamais de confiance. Ne laissez entrevoir aucune faille : la faiblesse n’a pas cours ici, vous expliquera-t-on. Elle s’immisce dans chacun des interstices laissé par la naïveté, le doute, la sensibilité, les faiblesses de son monde. Sur ce terreau, elle versera l’engrais d’où fleurira cette place dont vous ne comprenez pas qu’elle est celle que vous avez choisie en étant là, en y restant, en insistant, malgré tout, malgré vous.

« Un monde n’est pas noir et blanc »

Elle est un animal de sang-froid qui se réchauffe à votre inconfort, votre compréhension, votre peur de la solitude. Elle s’épanouit à l’aune de vos appréhensions, de votre envie d’en être, d’exister. Si elle est sournoise, c’est par instinct de survie, de conservation vous expliquera sa cour, ses affidés. Elle n’est pas méchante, cela n’existe pas. Pas ici. Le monde n’est pas noir ou blanc, c’est tellement naïf de le penser, tellement simpliste, tellement puéril. Le monde, ce monde, son monde est complexe, tellement que vous seriez bien en peine de le comprendre : en voilà la preuve. Mais ce n’est rien, c’est mignon, ce n’est que vous enfermé.e dans une vision si étriquée de l’existence. Il ne s’agit pas de méchanceté, il s’agit de survie, il s’agit d’elle. Il ne s’agit que de cela. Mais vous, que voulez-vous ? Survivre ou vivre ? Que voulez-vous ? Être ou en être ? Que voulez-vous ?