Sexualité consciente, tantrisme, slow sex: chronique de voyages intérieurs semés d’embûches et d’amour

Birthscape - Yadichinma - Artiste féministe

« Accéder à l’art de contempler son désir, de vivre érotiquement chaque parcelle de sa vie », qui refuserait pareille initiation ? Quel.le Capitaine en ferait l’économie ? Laquelle/Lequel refuserait l’expérience ?

Il y a quelque jours encore, tous les matins, des centaines de personnes se ruaient vers la bouche de métro la plus proche, suivant un rituel uniquement altéré par les travaux ou les aléas de la lutte pour un monde si ce n’est meilleur en tous cas moins pire. Quotidiennement, le mouvement s’amorçait vers les bas-fonds : descendre les marches une par une ou à la course, en fonction du nombre, de l’urgence, de la suite – train de banlieue qui n’attendra pas, rendez-vous fixé trop tôt, trop mal, comme un défi pour prouver son contrôle sur la montre, sur l’heure, sur la vie, sur sa vie. Le flot donc, passait un premier portique, accèlérait pour descendre plus encore, filant droit devant, à droite ou à gauche en fonction de ce qu’il faille ou non aller par l’escalier roulant vers le niveau en dessous. Et, en fonction de l’état d’avancement des travaux d’installation d’un nouveau centre commercial exposant les mêmes enseignes, les mêmes produits, les mêmes publicités que personne n’a plébiscitées parce que personne n’a été consulté puisque telle étude préalable a confirmé l’avis de consommateurs éternellement satisfaits par cet apaisante redondance, en fonction du recul des barriéres de chantier, la foule descendait d’un niveau encore, s’enfonçant plus avant dans sa journée, avançant par mouvements saccadés empruntés à Thriller.
Voyait-elle la grisaille des murs, les efforts d’une cellule « communication et animation de la gare» pour tenter de l’égayer d’un buzzer tricolore, vertical, aux accents démocratiques, d’un piano à queue noir, de quelques notes de peintures dispensées ça et la dans une mélancolique harmonie ?

Privilégier la qualité de présence

Aux mouvements quotidiens vers les bas fonds se juxtaposait, il y a quelques jours encore, une quête de profondeur que ne démentaient – que ne démentent encore – ni la mode, ni les médias. Et puisque nul n’est prophète en son pays, c’est ailleurs que se pêchaient les outils salvateurs, dans l’Orient lointain, ses millénaires d’histoire spirituelle et exotique. Et puisque la tête est partout occupée, puisqu’elle est bien plus complexe à changer, c’est au corps que l’on dévoluait la mission transcendentale du transport vers un ailleurs plus ouvert, plus sensuel, plus censé. Entre autres tendances pour y parvenir, le sexe conscient.

« Dans sexe conscient, il y a l’être et la technique »

Dans sexe conscient, il y a slow sex, il y a massage pelvien. Il y a méthode de massage déposée, il y a massage tantrique, massage linguam, massage yoni. Dans sexe conscient, il y a l’être et la technique.
Les cours ne sont pas donnés mais la finalité est élevée : se retrouver, s’équilibrer, s’aligner. Les spécialistes – souvent instruits de savoirs hindouistes, bouddhistes ancestraux – ne sont pas toujours très bavards. Mais ne dit-on pas que le silence est d’or, que pour vivre heureux, il vaut mieux vivre caché ? « Elle a toujours décliné les propositions d’entrevues et préfère rester très discrète sur son activité. Elle souhaite que les personnes qui veulent en parler aient expériementées son massage». Ses classes se déclinent ici, à Paris, en Province, en ville, «dans un espace neutre et sécurisé » ou dans la nature pour « se reconnecter aux éléments ». Cette consultante en sexualité consciente a développé une technique qu’elle dispense en sessions pour« se libérer des stéréotypes limitant qui influencent notre comportement », se libérer des tensions, transformer le stress en énergie vitale, explorer la sexualité féminine/masculine, en vue encore de l’identification, la résolution de mémoires familiales…

Transformer le stress en énergie vitale…

Les adeptes sont ravis, passionnés, de catégorie sociale plutôt élevée. Les néophytes peuvent considérer ces intrusions non-consenties/mal consenties comme un viol. Les adeptes peuvent dépenser plusieurs centaines d’euros pour réapprendre à aimer, à s’aimer, apaiser un parcours semer d’embûches laissées par les rencontres passées, l’éducation, les accidents de la vie, l’enfance. D’autres, bien qu’ouverts à la recherche, à la découverte restent plus circonspects, plus mesurés. «  Le rapport au corps, à la mémoire cellulaire invite à la prudence » explique Marie Alexandrine. « La préparation est importante. L’instauration d’un suivi, d’une supervision est fondamentale. Le rappel du passé peut parfois être brutal, générer des tensions, des situations de rejet,  de violence…». Marie est sexothérapeute. Sa pratique de soin tendance Gestalt, empreinte au taoisme, au kundalini yoga. Elle y allie la danse, le théâtre, le toucher. « Le rapport au corps est un apprentissage pour la culture occidentale ». Au-delà du folklore, « il y a une vraie philosophie d’être qui s’attache à ces pratiques » . Elle-même reçoit individuellement, « de maniére ludique, en usant de la parole, de tapis ou de ballons ». Elle propose des formations, « pour se réajuster, pour aider des couples à renouveler leur pratique sexuelle » via quatre jours de travail ponctués  de « massages et d’effleurements » Elle anime, à l’attention des femmes, des rencontres pour « accueillir le changement de saison » en correspondance avec leur cycle. Elle parle d’éveil, d’émotions, de ressenti, des lenteurs, du temps, de « prise de conscience par le corps« …

« Partir à la rencontre… »

Si le massage pelvien a été imaginé par des ostéopathes pour préparer  l’accouchement, il représente, plus symboliquement, un lieu de passage.
« Tout cela ne peut fonctionner qu’avec la confiance, l’attention. Je pense qu’il faut beaucoup de courage et d’amour du prochain à ces femmes pour acceuillir dans leur espace privé un homme qu’elles n’ont jamais vu, se retrouver nus, elle et lui, et toucher le corps du bonhomme, qui va potentiellement avoir une érection, sans avoir peur, ou en ne le montrant pas, que tout ça finisse mal… »

Devenir le désir

Christophe a entendu parler du tantrisme à l’adolescence. Il l’imaginait alors comme « un art martial du sexe« , avec une idée de maîtrise et de sagesse. « Au négatif, comme ça s’originait en Inde et dans les communautés de Californie, il y avait une connotation « hippie » qui ne me plaisait pas trop à cette époque, au début des années 80. Disons que j’étais plus Joy Division que Greatful Dead (ça, je le suis toujours). Et puis, cela m’est sorti de la tête. Je n’y ai plus pensé que comme un truc exotique de communauté post baba cool. Vers 2010, je suis tombé sur un reportage sur Arte, non pas sur le tantrisme au sens général, mais sur des praticiens qui font du massage tantrique. Cela se passait à Cologne. Les personnes interviewées semblaient très heureuses. Il se dégageait de ça une situation d’humanité, d’attention bienveillante à autrui que je trouvais intéressante. Les gens qui se faisaient masser (dans le jargon, on appelle cela les receveurs) avaient pour certains vécus des problème physiques, maladie, handicap. Cela leur apportait beaucoup de bien-être. Cela maintenait un eveil sensuel qui aurait pu s’engourdir définitivement sans ça ». Pour Christophe, la rencontre s’est produite après un accident grave qui l’a « laissé handicapé, avec plein de problèmes. Pour le dire vite, les références de ma vie d’avant ont peu ou prou volé en éclats».

Découvrir sa propre unité

« Depuis déjà pas mal d’années, j’allais en Allemagne pour des raisons que l’on dira personnelles. Je sais donc que la culture allemande repose, contrairement à la française, sur un fort lien social et de façon assez partagée, sur une liberté du corps, pas tant sexuelle, que naturelle, avec moins de pudeurs par rapport à la nudité qu’ici. Je me suis dit que si je souhaitais faire l’expérience d’un massage tantrique, ce serait en Allemagne. En France, à l’époque, ça n’existait pratiquement pas (les choses ont bien changé depuis), ou ça n’était qu’un avatar exotique de la prostitution du côté des Champs-Elysées… ». Anarchiste, Christophe refuse de nommer cet échange « expérience », par conviction. Il y a, selon lui, dans ce terme, « un arrière plan accumulatif, consumériste, et finalement une norme post-68, faussement libértaire mais souvent vraiment féodale. Si j’avais le temps, j’irai peut-être plus loin dans le tantrisme. A condition de trouver les gens qui me correspondent... ».

« Une révolution de soi… »

Selon Janine Mossuz-Lavau, sociologue et autrice de  La vie sexuelle en France, il n’y a pas eu de révolution mais « un long processus, qui se poursuit aujourd’hui de libération de la vie sexuelle ». Est-ce ce dont il est question ? N’est-ce que cela ? Une lecture récente (une intention de lecture plutôt) faisait état de ce que « toutes les luttes et les revendications passent par la réappropriation de son corps… ». Révolution quand même mais révolution de soi ?

Depuis plusieurs jours, L’Orient est devenu source de danger et  le flot s’est interrompu : plus de descente, plus de course, plus de foule. Tout se vit à l’intérieur. On se languit de l’extérieur. On craint pour la santé psychique. On se contredit comme l’on est humain, éternellement insatisfait et on tente encore de fuir sans pouvoir fuir ce que l’on est : confiné.e.s, enfermé.e.s, interdit.e.s de se contenter de la technique, obligé.e.s de dépasser la peur du vide, la peur de tomber, de descendre, encore et encore. Oligé.e.s de perdre du temps, de le prendre.

« Sois doux/douce vis-à-vis de toi-même… »

S’éveiller, se souvenir et révéler est une chose. Mais « la mémoire ne sert à rien si l’on ne sait en faire un socle pour bâtir (…) La souveraineté ne serait d’aucune utilité si elle ne prenait pas appui sur la puissance » (Léonora Miano,  Rouge impératrice. «  Sois douce vis-à-vis de toi même. L’amour et le désir sont de belles choses. Il n’y a jamais de bonnes raison de s’en priver ». Et si le choc est nécessaire pour ouvrir le droit à la rencontre, à la réflexion, vers cet  autre soi, vers l’être qui sommeille, il est là.

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