Prostitution: pénétrer ces silences d’une violence inouïe

Entre 30 000 et 50 000 personnes pourraient être qualifiées de prostituées en France. En deux ans, leur nombre a augmenté de 10 000 tandis que leurs conditions de travail se sont dégradées. 93% seraient des personnes étrangères. 85% sont des femmes. 51% des personnes prostituées ont subi des violences physiques dans le cadre de la prostitution. (Chiffres du Secrétariat d’état chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes).

Ont-elles droit à l’amour ? Ces femmes-là peuvent-elles être aimées ? Oser la question, c’est découvrir à quel point elles ne « méritent » aucun respect. « Sac à foutre », « articulation concréte d’une société déchéante qui va jusqu’à capitaliser le corps » : l’être leur est tout simplement dénié. Parler de prostitution, c’est revevoir une volée de rappels sur la traite des êtres humains comme si une fois cela dit, tout était dit. C’est voir se dessiner une moue de dégoût assez caractéristique sur le visage de votre interlocuteur, de votre interlocutrice plus particuliérement. C’est traiter des violences faites aux femmes, aux corps des femmes, c’est interroger la place qu’on lui accorde, à ce corps, la place qui lui est donné. C’est dénier le droit à l’autre d’en disposer comme bon lui semble. C’est décider de ce qui est bon pour le corps des femmes, de ce qui ne l’est pas. C’est globaliser un sujet complexe, disparâtre.

« Parler de la prostitution, c’est découvrir des secrets que cachent, que souffrent nombre de femmes… »

« Le féminisme mainstream élude cette question de la la prostitution. Elle la déteste » avance cette éditrice indépendante recontrée en marge d’une manifestation alentour de la question de la prostitution coloniale. Elle suscite, en effet, moults débats au sein des mouvements, tantôt abolitionnistes, contre tout usage, utilisation du corps de la femme par l’homme, souvent client, propriétaire, tantôt réservés quant à cette posture inscrite dans une autre maniére de contrôle du corps féminin. Parler de la prostitution, c’est découvrir des secrets que cachent, que souffrent nombre de femmes. C’est s’éloigner un peu de la sororité, en découvrir les limites. C’est comprendre quelques uns des ressorts de cette hiérarchie existante, que l’on sait, que l’on tait ou que l’on élude, entre la femme respectable, celle qui ne l’est pas et toutes les autres qui naviguent entre les deux pôles. Dans King Kong théorie, Virginie Despentes suppose « Difficile de ne pas penser que ce que les femmes respectables ne disent pas, quand elles se préoccuppent du sort des putes, c’est qu’au fond, elles craignent la concurrence. Déloyale, car trop adéquate et directe (…) Séduire est à la portée de beaucoup de jeunes femmes, du moment qu’elles acceptent de jouer le jeu de la femme. En tirer un profit personnel exige un profil précis, des qualités rares. Nous ne sommes pas toutes issues des classes sociales supérieures, nous ne sommes pas toutes entraînées pour tirer des hommes un maximum d’argent. Et là encore, certaines d’entre nous préfèrent l’argent qu’elles gagnent directement ».

Le corps des femmes, espace d’intrusion, d’invention

« Je veux parler de ce nid de femmes et de filles, de méres et d’épouses, se confortant toutes dans la conscience d’oeuvrer aussi un peu, avec leur chair et leur infinie patience, pour le bien des individus qui composent cette société. S’oubliant elles-mêmes par définition, transcendant leur faiblesse et prêtant, pour quelques instants de joie, ce corps dont il a été décidé un jour, au nom d’un ciel aveugle et sourd, qu’il ne pouvait appartenir qu’à un homme ou au diable. Je veux parler de ces femmes qui font et défont, de leurs doigts délicats, la notion illusoire de sacré, ces êtres au-dessus de la femme qui semble n’exister qu’entre les murs d’un bordel ». (Emma Becker, La Maison). Le roman est une sensation du moment. L’autrice a passé deux ans dans ce manège, une maison close dont elle a retranscrit, avec une hauteur digne de celles dont ce n’est pas le metier, quelques journées, quelques épisodes entre « filles ». Pourquoi ? Sans doute, comme l’indique Hélène, ancienne prostituée, ancienne journaliste, «  parce qu’il y a, pour ce métier, une espéce de fantasme, de fascination. C’est quelque chose de très fort dans l’imaginaire des gens »: cette sacralité donnée au corps de la femme, l’indépassable choix d’en disposer librement même sous peine de désamour, même sous peine de mise au ban de la rélation sociale globalement, amoureuse plus spécifiquement, sous peine de solitude, sous peine de violence. 51% des personnes prostituées ont subi des violences dans le cadre de l’exercice de la prostitution. Cela semble normal à tou.t.e.s « parce qu’enfin, elles l’ont bien cherchées » indique une dame d’un âge aussi certain que quelques uns de ses principes, croisée lors de ladite manifestation, venue « essayer de comprendre ce qui [selon elle] constitue la pire chose qui puisse arriver à un être humain ». On est loin du point de vue fantasmatique avancé par Hélène, pourtant prostituée par circonstance plus que par choix. C’est qu’en prostitution comme ailleurs, il y a les privilégiées et les autres, beaucoup plus nombreuses.

« Ton métier, c’est de te taire quand une fille normale se ferait respecter… »

Pyramide des classes

Doit-on d’ailleurs mieux dire prostituées, putes, putains et choisir comme l’on choisissait antan entre la catin, la putain, la cocotte, la « belle petite » ou l’horizontale  ? Doit-on mieux dire salon (comme l’on dit en Suisse suivant le podcast Le Vénusia, de France Culture), maison close ou bordel ? La question mérite-t-elle d’être posée ? « C’est un métier à part entiére, c’est sûr. Notre corps, c’est notre outil de travail. Il ne faut pas aimer que l’argent sinon tu ne tiens pas. Il faut aimer le contact…» explique Alice. Les Alice n’effacent pas la traite d’être humain, la prostitution grandissante des « cités ». Les Alice n’incluent pas l’irrespect tel de son être, de son existence, de ce corps qui l’incarne, qu’il ne devient bon qu’à prendre des coups de poings pour célébrer un anniversaire et souffrir/grandir comme un homme, que le tout venant pour impressionner les copines, pour s’acheter le dernier Vuitton. « Ecris ce que tu veux, embellis les choses autant qu’il te l’est possible , mais une pute reste une pute, et tu sais ce qu’est une pute ? Ton métier, c’est de te taire quand une fille normale se ferait respecter » (La Maison).  La prostitution est un espace d’une violence inouïe qui ne saurait être mesurée ni discutée à l’aune des dogmatismes. Hélène n’a pas choisi ce metier : elle y a été conduite par les circonstances, dans les années 60, parce qu’à l’époque, elle n’avait guére d’autre choix pour nourrir ses enfants. Ces femmes d’ailleurs, ces filles des cités ne l’ont pas plus, le choix : voilà tout ce qui les différencie d’Emma, pute pour le beau, parce qu’il s’agit d’écrire et que la racolage fait vendre lorsqu’il est autorisé. Avec Emma Becker se retrouve cette intention tellement tendance de casser les codes, de traverser le miroir, de jauger la vie de ces autres femmes «  qui sont vraiment des femmes, qui ne sont que ça, [ces] êtres éminemment sexués qu’on peut définir sans aucun mal » mais dans un cadre protégé : celui d’une maison close. En France, 85% des personnes des personnes prostituées sont des femmes. 93% d’entre elles sont étrangères et celles-là n’ont pas droit de cité.  Dire que « la prostitution est considérée comme une violence en soi, plus précisément une violence faite aux femmes » (Secrétariat chargé de l’égalité femmes-hommes) relève de l’idéologie, d’un positionnement. Tout comme d’ailleurs la pénalisation des clients qui lui est afférente : selon ces femmes, selon les associations qui les représentent, selon le témoignage de celles « protégées » par les maisons closes, la loi aura, ainsi contribuer à les isoler et donc à les mettre en danger. Cette solitude imposée les a ramenées à cette violence inouïe dont elles devraient, suivant le principe fondamental d’égalité, être protégées. Mais la sécurité a un coût : celui du respect de la régle, celui du respect de la norme, celui d’être né.e au bon endroit, sous la bonne étoile.

« Le reste du monde, pour les filles, c’est un abattoir… »

Nouvelle échelle de valeurs

« J’ai eu de petites amours mais pas de longues, avec des garçons comme avec des filles. Le droit à l’amour ? Posez la question à une milliardaire. Elle ne sait jamais si on l’aime pour elle, pour son argent ou pour son cul. La question n’est pas égale mais des comparaisons sont possibles ». Pour Hélène, « Si ce métier n’était pas considéré comme  abject, l’amour ne poserait aucune difficulté ». Il est considéré comme tel : abject. Si, comme l’avance Giovana, les temps changent, l’amour est encore perçu de maniére très homogéne. « Les hommes attirés par les femmes trans sont stigmatisés dans leur virilité, même si la femme trans est très féminine dans son apparence ». Giovana Rincon est militante pour les droits des personnes trans, directrice de l’association Acceptess-T et co-porte parole du Strass. « On revient de très loin » précise-t-elle cependant. « L’objectif n’en reste pas moins de disposer de sa sexualité, de sa vie sexuelle comme on l’entend. Le droit au mariage pour tous est, par définition, un modèle : celui du couple, de femmes, d’hommes, un couple quoi qu’il en soit. Il n’aide pas à déconstruire la relation, à en montrer la diversité…»

« Si ce métier n’était pas considéré comme abject, l’amour ne poserait aucune difficulté… »

Une chambre à soi

« Rien n’est impossible au bordel ; en théorie, il est la soupape de sécurité préservant l’homme de l’embarras, du besoin de se justifier et, surtout, de la prison. Depuis quelques dizaines d’années, c’est le porno qui remplit ce rôle: il existe sur Internet au moins un million de films montrant ce que désire ce type, à savoir des filles massacrées par des hommes. Et il n’y a pas à chercher longtemps, il n’y a même pas à chercher du tout ». La prostitution est un espace d’une violence inouïe tout comme la société dans laquelle elle s’exprime. Aussi peu justifiable soit-elle, cette violence se trouve justifiée par le non-respect de ces femmes, transgressives et punies pour telle. A l’instar de celles qui se promènent seules dans la rue à des heures où « elles ne le devraient pas », à l’instar de celles qui ne respectent pas les codes vestimentaires ni ceux de la bonne tenue, à l’instar de celles qui ne respectent pas les règles de bonne conduite, ces femmes-là sont punies de violence, de solitude et d’ostracisme, parce qu’après tout, « elles l’ont bien cherché ». Un ostracisme qui leur impose de choisir : rentrer dans le rang ou perdre tout droit à la sécurité, à la parole. Rentrer dans le rang ou finir seule et disparaître. « Je parle d’un monde où les putes pouvaient choisir d’être des princesses, des elfes, des fées, des sirènes, des petites filles, des femmes fatales. Je parle d’une maison qui prenait les dimensions d’un palais, les douceurs d’un havre. Maintenant le reste du monde, pour les filles, c’est un abattoir»(La Maison) Toutes celles qui ne l’ont pas, le choix, celles que l’on oblige, que l’on esclavagise, cachent une forêt d’insécurité ainsi posée. Ici, il ne s’agit que de libertés, celles qui sont permises, celles qui ne le sont pas, non de celle qui n’existe pas.

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