La stratégie du charmeur n’a pas changée

« Vous savez ce qu’est le charme : une manière de s’entendre répondre oui sans avoir posé aucune question claire ». Au hasard de La Chute, il est amusant de découvrir que les mots du séducteur dépeint par Albert Camus à la fin des années 50 sont ceux que l’on peut encore entendre. Quant aux stratagèmes, ils restent terriblement d’actualité. « J’ai toujours réussi, et sans grand effort avec les femmes. Je ne dis pas réussir à les rendre heureuses, ni même à me rendre heureux par elles. Non, réussir, tout simplement». Quels mots ? Quels stratagèmes ? Les voilà.

 

« Combien de fois, planté sur le trottoir, au cœur d’une discussion passionnée avec des amis, j’ai perdu le fil du raisonnement qu’on m’exposait parce qu’une ravageuse, au même moment, traversait la rue. »

Le séducteur de La Chute est le jeu de l’amour et du hasard. Rien n’arrive vraiment par lui. Il se laisse simplement emporter. Il s’ennuie. Son « rapport avec les femmes [est] naturel, aisé, facile comme on dit. Il n’entrait pas de ruse ou seulement celle, ostensible, qu’elles considérent comme un hommage. Je les aimais, selon l’expression consacrée, ce qui revient à dire que je n’en aimé aucune».

Les régles du jeu

Régle fondamentale : « La femme des amis [est] sacrée. (…) Je cessais, en toute sincérité, quelques jours auparavant, d’avoir de l’amitié pour leurs maris ». Sinon, « Je savais qu’elles aimaient qu’on allât pas trop vite au but. Il fallait d’abord de la conversation, de la tendresse, comme elles disent ».

C’est ainsi qu’il se conçoit de ne pas abandonner trop rapidement, c’est la règle. Il y a celle du premier soir, celle du dernier verre, du prochain rendez-vous, du premier qui appelle, du dernier regard avant de partir…

« Je changeais souvent de rôle ; mais il s’agissait toujours de la même pièce. Par exemple, le numéro de l’attirance incompréhensible, du « je ne sais quoi », du « il n’y a pas de raisons, je ne souhaitais pas d’être attiré, j’étai pourtant lassé de l’amour, etc. » était toujours efficace, bien qu’il soit un des plus vieux du répertoire ». Il l’est resté tout comme «  celui du bonheur mystérieux qu’aucune autre femme ne vous a jamais donné, qui est peut-être sans avenir, sûrement même (car on ne saurait trop se garantir), mais qui, justement, est irremplaçable ». Reste enfin l’immanquable tirade sur « l’affirmation, douloureuse et résignée, que je n’étais rien, ce n’était pas la peine qu’on s’attachat à moi, ma vie était ailleurs, elle ne passait pas par le bonheur de tous le jours, bonheur que, peut-être, j’eusse préféré à toutes choses, mais voilà, il était trop tard. Sur les raisons de ce retard décisif, je gardais le secret, sachant qu’il est meilleur de coucher avec le mystére ».

Les stratagèmes sont bien connus : ils n’ont pas pris une ride.

La jalousie/ la supposée possessivité

« Parfois, j’allais même jusqu’à leur faire jurer de n’appartenir à aucun autre, pour apaiser, une fois pour toutes, mes inquiétudes. Le cœur n’avait point de part à cette inquiétude, ni même l’imagination. Une certaine sorte de prétention était en effet si incarnée en moi que j’avais de la difficulté à imaginer, malgré l’évidence, qu’une femme qui avait été à moi pût jamais appartenir à un autre. Mais ce serment qu’elles me faisaient me libérait en les liant. Du moment qu’elles n’appartiendraient à personne, je pouvais alors me décider à rompre, ce qui, autrement, m’était presque toujours impossible ».

« Nul homme n’est hypocrite dans ses plaisirs, ai-je lu cela ou l’ai-je pensé ? »

Résistances, endurances, souffrances

« Elle m’avait attiré par son air passif et avide. Franchement, ce fut médiocre, comme il fallait s’y attendre. Mais je n’ai jamais eu de complexes et j’oubliai bien vite la personne que je ne revis plus (…) Quelques semaines après, pourtant, j’appris qu’elle avait confié à un tiers mes insuffisances. Sur le coup, j’eus le sentiment d’avoir été trompé ; elle n’était pas si passive que je croyais, le jugement ne lui manquait pas. Malgré mes haussements d’épaules, quelle fut, en effet, ma conduite ? Je revis un peu plus tard cette femme, je fis ce qu’il fallait pour la séduire, et la reprendre vraiment. Ce ne fut pas très difficile : elle non plus n’aiment pas rester sur un echec. Dès cet instant, sans le vouloir clairement, je me mis, en fait, à la mortifier de toutes les façons. Je l’abandonnais et la reprenais, la forçais à se donner dans des temps et des lieux qui ne s’y prêtaient pas, la traitais de façon si brutale, dans tous les domaines que je finis par m’attacher à elle comme j’imagine le geôlier se lie à son prisonnier. Et cela jusqu’au jour où, dans le violent désordre d’un plaisir douloureux et contraint, elle rendit hommage à voix haute à ce qui l’asservissait. Ce jour-là, je commençai de m’éloigner d’elle. Depuis, je l’ai oubliée. Je conviendrai avec vous, malgré votre courtois silence, que cette aventure n’est pas très reluisante. Songez pourtant à votre vie, mon cher compatriote ! Creusez votre mémoire, peut-être y trouverez-vous quelque histoire semblable que me conterez plus tard »

Le seducteur tient à se rassurer auprès de ses homolgues, de ses congénères, de ses auditeurs : ce n’est pas de sa seule faute d’autant qu’il n’est pas le seul et puis « Finalement, dans cette regrettable histoire, mieux encore que dans mes intrigues, j’avais été plus franc que je ne pensais, j’avais dit qui j’étais, et comment je pouvais vivre (…) Nul homme n’est hypocrite dans ses plaisirs, ai-je lu cela ou l’ai-je pensé ? » Il s’assume.

« Parfois, je croyais souffrir véritablement, il est vrai… »

Additions, soustractions, multiplications

« Quand je considérais la difficulté que j’avais à me séparer définitivement d’une femme, difficulté qui m’amenait à tant de liaisons simultanées, je n’en accusais pas la tendresse de mon cœur. Ce n’était pas elle qui me faisait agir, lorsque l’un de mes amies se lassait d’attendre l’Austerlitz de notre passion et parlait de se retirer. Aussitôt, c’était moi qui faisais un pas en avant, qui concédais, qui devenait éloquent. La tendresse, et la douce faiblesse d’un cœur, je les réveillais en elles, n’en ressentant moi-même que l’apparence, simplement un peu excité par ce refus, alarmé aussi par la possible perte d’une affection. Parfois, je croyais souffrir véritablement, il est vrai. Il suffisait pourtant que la rebelle partît vraiment pour que je l’oubliasse sans effort, comme je l’oubliais près de moi quand elle avait décidé, au contraire de revenir. Non ce n’était pas l’amour, ni la générosité qui me réveillait lorsque j’étais en danger d’être abandonné, mais seulement le désir d’être aimé et de recevoir ce qui, selon moi, m’était dû. Aussitôt aimé, et ma partenaire à nouveau oubliée, je reluisais, j’étais au mieux, je devenais sympathique ».

« Les vouer à la stérilité, jusqu’au jour où je daignerais les favoriser de ma lumiére… « 

La liberté promise

« Le seul sentiment profond qu’il m’arrivât d’éprouver dans ces intrigues était la gratitude, quand tout marchait bien et qu’on me laissait, en même temps que la paix, la liberté d’aller et venir, jamais plus gentil et gai avec l’une que lorsque je venais de quitter le lit d’une autre, comme si j’étendais à toutes les autres femmes la dette que je venais de contracter près de l’une d’elles. Quelle que fût d’ailleurs, la confusion apparente de mes sentiments, le résultat que j’obtenais était clair : je maintenais toutes mes affections autour de moi pour m’en servir quand je le voulais. Je ne pouvais donc vivre, de mon aveu même, qu’à la condition que, sur toute la terre, tous les êtres, ou le plus grand nombre possible, fussent tournés vers moi, éternellement vacants, privés de vie indépendante, prêts à répondre à mon appel à n’importe quel moment, voués enfin à la stérilité, jusqu’au jour où je daignerais les favoriser de ma lumiére ».

«  Tu m’aimes? » Vous savez qu’il est d’usage de répondre en pareil cas : « Et toi ? »

Le besoin d’amour

« Puisque j’avais besoin d’aimer et d’être aimé, je crus être amoureux. Autrement dit, je fis la bête. Je me surprenais à poser souvent une question qu’en homme d’expérience j’avais toujours évitée jusque là. Je m’entendais demander : «  Tu m’aimes? » Vous savez qu’il est d’usage de répondre en pareil cas : « Et toi ? » Si je répondais oui, je me trouvais engagé au-delà de mes vrais sentiments . Si j’osais dire non, je risquais de ne plus être aimé, et j’en souffrais (…) J’étais donc amené à des promesses de plus en plus explicites, j’en venais à exiger de mon cœur un sentiment de plus en plus vaste. Je me pris ainsi d’une fausse passion pour une charmante ahurie qui avait si bien lu la presse du cœur qu’elle parlait de l’amour avec la sûreté et la conviction d’un intellectuel annonçant la société sans classes. Cett conviction, vous ne l’ignorez pas, est entraînante. Je m’essayai à parler aussi de l’amour et finis par me persuader moi-même. Jusqu’au moment du moins où elle devint ma maîtresse et où je compris que la presse du cœur, qui enseignait à parler de l’amour, n’apprenait pas à le faire. Après avoir aimé un perroquet, il me fallut coucher avec un serpent. Je cherchai donc ailleurs l’amour promis par les livres, et que je n’avais jamais rencontré dans la vie ».

« Nos amies, en effet, ont ceci de commun avec Bonaparte qu’elles pensent toujours réussir là où tout le monde a échoué. »

La condition féminine ?

« J’ai toujours trouvé la misogynie vulgaire et sotte, et presque toutes les femmes que j’ai connues, je les ai jugées meilleures que moi ». On a peine à le croire tant les qualificatifs liés aux femmes – ravageuses, rebelle, charmante ahurie, étourdie – tout comme d’ailleurs leurs attributs – médiocrité, bêtise, naïveté – sont négatifs. « Nos amies, en effet, ont ceci de commun avec Bonaparte qu’elles pensent toujours réussir là où tout le monde a échoué ». Le fameux « syndrome de l’infirmiére ». Elles sont au mieux un bon moment au pire une mauvaise expérience, un pansement contre l’ennui…

« J’ai connu un homme qui a donnée vingt ans de sa vie à une étourdie, qui lui a tout sacrifé, ses amitiés, son travail, la décence même de sa vie, et qui reconnut un soir qu’il ne l’avait jamais aimée. Il s’ennuyait, voilà tout, il s’ennuyait comme la plupat des gens. Il s’était donc crée une vie de complications et de drames. Il faut que quelque chose arrive, voilà l’explication de la plupart des engagements humains. Il faut que quelque chose arrive, même la servitude sans amour, même la guerre ou la mort ». Les hommes s’ennuient et les femmes ne sont pas disposées au bonheur. « Les uns crient : « Aime-moi » Les autres : « Ne m’aime pas ! » Mais certaine race, la pire, la plus malheureuse : « Ne m’aime pas, et sois-moi fidéle ! »

Et l’amour ?

« J’ai contracté dans ma vie au moins un grand amour dont j’ai été l’objet ». Plus prosaïquement, l’amour est une affaire rare. « Le véritable amour est exceptionnel, deux ou trois par siècle à peu près. Le reste du temps, il y a la vanité ou l’ennui ».

(…)

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