« Etre adulte », une injonction comme les autres

« Cesse de faire l’enfant. Tu es grand.e maintenant… ». Ils n’ont pas terminé d’apprendre à marcher que l’on demande aux enfants d’être « des grands« . Ce n’est que le commencement d’une longue série de rappels à l’ordre. Plus tard, chaque fois qu’ils adopteront une attitude jugée inadaptée, il leur sera – plus ou moins fortement – recommandé de grandir, « d’être grand.e.s maintenant ».

Métro, ligne 6, un mois de juillet, en milieu de journée. Il fait chaud. La rame est bondée. Chacun s’accroche à ce qu’il peut, pour lutter contre les soubresauts provoqués par un chauffeur vraisemblablement agacé, pour ne pas succomber aux pestilences estivales. C’est ainsi: partager, c’est tout prendre. Prendre les transports en commun, c’est partager. C’est bon pour la planéte. Pour vérifier sa ténacité aussi, sa capacité à subir les attaques exogénes, directes ou plus subtiles, toujours plus surprenantes. Une femme d’une quarantaine d’année, debout depuis plusieurs minutes repère une place, juste à côté de la fenêtre. Elle se faufile dans la foule et demande à la femme assise sur la banquette côté couloir de lui céder son siége : elle descend à la prochaine station. « Il s’agit de ne pas vous déranger » explique-t-elle. « Je veux simplement m’asseoir un peu avant de descendre ».

« C’est ainsi : partager, c’est tout prendre »

La dame, plus âgée, vraisemblament épuisée par lesdites attaques, d’autres demandes, sa journée de travail, la vie, refuse. Elle ne veut pas s’asseoir à côté de la fenêtre. Elle refuse également de lui faciliter le passage vers la fenêtre. Face à elle, un homme à peine plus âgé ouvre de grands yeux. Il maugrée un peu, lui demande la raison d’un refus si catégorique pour tellement peu de chose. A son côté, une autre femme, la sienne – ou pas – lui assure, par regards et hochements de tête cadencés, son soutien. « J’ai le droit de refuser » insiste la dame. Elle en a le droit, en effet. Elle a le choix d’être ou de ne pas être aimable, serviable, cordiale avec une personne qu’elle ne connaît pas, parce qu’il est dit qu’il le faut. Par principe ou par politesse. Parce qu’il en va ainsi de la vie en société. Etre adulte, c’est un peu ça, une question de principe, sans contour ferme, une histoire sociale que l’on peine à définir complétement mais qui semble, pourtant, aller de soi pour tout le monde.

Croissance et développement

Selon les dictionnaires et différentes définitions, être adulte, c’est avoir atteint un certain niveau de maturité tout à la fois physiologique et psychologique, qui donne la capacité de prendre des décisions, de choisir et d’assumer la responsabilité de ses choix. C’est « être parvenu au terme de sa croissance, de son développement » (Petit Larousse). C’est « la période de la vie comprise entre la fin de l’adolescence et la vieillesse » (Futura science). Interrogé sur Facebook, Jean-Claude ajoute : c’est « un passage comportemental qui donne une dimension à l’individu qui fait preuve de maturité, par opposition à infantile ». C’est, dit-il, « une transition psychologique opérée inconsciemment ». C’est, plus globalement, être responsable de ses actes (environ 80% des réponses à la question « Qu’est-ce qu’être adulte?). C’est prendre ses responsabilités. Assumer la responsabilité de ses choix. Cette femme dans le métro est donc pleinement adulte.
Entre chômage et report de « l’entrée en couple » – ce sont, jusqu’ici, les marqueurs fort du passage à « l’âge adulte » – l’époque bouleverse un peu le concept. Elle se facilite la tâche en inventant de nouveaux concepts comme celui d’adulescent, pour se sentir à l’aise avec le fait que l’âge ne compte plus pour grand chose dans cette loi sacrée de l’évolution. L’humain vivant plus longtemps, il veut en profiter plus longtemps. Puisqu’il est acquis – pour le plus grand nombre – que l’âge d’en profiter est celui de la jeunesse, on préfère rester jeune, pour repousser le temps des « responsabilités ».

Variables et cotations

Etre adulte semble donc se résumer à une chose : devenir chiant. Et ouvrir les yeux sur la réalité – rude – de l’existence. Selon Kodjo JM, de Facebook toujours, être adulte, c’est, en effet, «  être conscient que la société est inégalitaire ». D’un point de vue purement physiologique, c’est une étape, un entre-deux. Du point de vue courant, c’est avoir franchi un certain nombre de paliers avec succès et s’installer dans un « confort matériel » après avoir pris soin de bien remplir chacune des cases.
Non ?
Ce n’est pas ça ?
Sinon, qu’entend-t-on par « responsabilités » ?
Dès lors que l’on déroge à la régle – boulot, famille, maison – passé un certain âge, reprend la même antienne : « il est temps de grandir maintenant », versée d’alertes en enfantillage, puérilité et infantilé. Et cela ne s ‘arrête pas là, à la famille et le cadre et les moyens de tout entretenir. Il y va de l’attitude, de l’apparence, du choix de la longueur de sa jupe à celle de sa coupe de cheveux. Il y a des coupes qui font adulte, il y en a d’autres qui infantilisent. Le rose bonbon est une couleur d’enfant. Le rouge est une couleur d’adulte…
Il y va de ses attentes – être romantique est puéril, paraît-il – ses ambitions, de sa capacité d’adaptation, de sa faculté à voiler ses sentiments, puisqu’il est bien connu que seuls les enfants sont simples et transparents.
Etre adulte se résume en deux mots: devenir chiant.
Alors pourquoi tant de monde tient-il à « être adulte » ? Pourquoi doit-on le devenir absolument ?

« Est-ce qu’il lui en manque une, de case ? »

Valorisations du capital

Combien de cases cette femme, assise, dans le métro a-t-elle cochées ? Est-ce parce qu’elle a omis de cocher une case qu’une chose aussi infime qu’une place de métro lui semble si importante ? Ou est-ce, justement, parce qu’elle les a toutes cochées, qu’elle n’a plus rien à prouver, plus rien à donner ? Est-ce parce qu’elle sait tellement ce qu’elle est, ce qu’elle veut, où elle va et comment y aller, qu’elle lutte pour chaque morceau établi de son existence ? Est-ce qu’il lui en manque une, de case ?
Cette allégation à laquelle on a donné valeur de responsabilité est une autre maniére d’interdire toute distorsion trop importante. C’est une maniére d’imposer un cadre défini et de rejeter comme anormal tout ce qui n’y entre pas. C’est la définition de l’injonction. C’est une obligation, plus ou moins bien voilée, de se conformer à un mode de vie préposé comme normal. C’est plus simple de tout ranger, de tout classer, de tout catégoriser. Mais est-ce le mieux pour tout le monde ?
Que faire de ceux qui ne cadrent pas ? Que faire de ceux qui, comme cette femme dans le métro, assument, puisqu’il sont dans leur bon droit, même au détriment des autres ? Que faire de ceux qui n’y arrivent pas et prennent la tangente ?
Etre ou ne pas être adulte ne devrait pas être la question. Quelle devrait être la question ? C’est précisement ce qu’il convient de se demander.
A chaque instant.

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