Une histoire d’entre deux…

Omar, 12 ans, est un de ces « petits frères » dont parle Iam dans la fameuse chanson du non moins fameux album, L’école du micro d’argent.  Comme le sujet du morceau, Omar marche à peine mais veut porter des bottes de sept lieues.

Au collége, il ne s’en sort pas si mal. Pour combien de temps encore ? Il ne voit absolument aucune raison de faire un effort : sans trop se casser la tête, explique-t-il, il obtient des notes convenables et même plus que cela, des encouragements à poursuivre sur cette voie. Ici, les notes sont adaptées, comme les cours, les moyennes, les attentes. Ici, chacun fait comme il peut avec son histoire, ses moyens, ses frustrations, ses fatigues, l’épuisement, cette sensation de lutter tous les jours contre des moulins à vent, les jambes enfoncées jusqu’aux genoux dans la boue. Omar suit, avec son ardeur habituelle aux barvardages, le cours de Français. Il est affaire de conditionnel aujord’hui, de concordance des temps. Pour vérifier que l’item est bien en place, la professeure lance :

  • Que feriez-vous si vous étiez riche ?

Les réponses fusent. Le babillage vient de se trouver une raison d’augmenter d’un cran ou deux un volume déjà élevé…

– « Levez-la main ! » tente-t-elle. « Sinon, personne n’entendra vos réponses ! »

Il ne sera pas possible, en effet, d’entendre la réponse de chacun, chacun souhaitant que l’on entende sa réponse.  Saisis au vol cependant :

  • « Si j’étais riche, je construirais une maison à mes parents.

  • …Je nourrirais les pauvres !

  • Moi, si j’étais riche, je donnerais aux pays pauvres. J’y construirais des écoles… ».

Concordance des temps comprise. On peut passer à la suite.

Synopsis

Ils ont 11-12 ans. Comme Omar, ils grandissent dans ces familles qui ne parviennent pas toujours à joindre les deux bouts, financiérement, socialement. Comment, en effet, maintenir ce que l’on est, si loin d’où l’on est né ? Comment rester,  sans recréer un terrain connu, pour éviter de se perdre, de tout perdre ? « Nous ne sommes pas en France, nous sommes en souffrance… » chante Issa, heureux de sa ligne, de sa rime qu’il note déjà. Omar est de ces enfants-là, de cette enfance-là. Celle qui a la colére comme habitude, comme moyen de défense.

« Le mur qui là. Si vous ne le voyez pas, eux le voient « 

Celle qui ne voit pas bien l’intérêt de l’antiquité grecque, de la Rome Antique, tellement éloignées de ses réalités. Celle qui se passionne pour l’Anglais comme on se félicite d’avoir retrouvé sa clé. Celle qui a compris quels sont les pays pauvres dont il est question dans son manuel d’Histoire et Géographie : ce sont ceux de ses parents. Celle qui sait n’être pas du bon côté et qui n’envisage pas disputer l’autre. Celle qui vit de ce côté du mur. Le mur qui est là. Si vous ne le voyez pas, eux le voient.

Clichés

En Histoire, Omar et ses potes ne comprennent pas pourquoi son fils a tué César ni pourquoi Cléopâtre tue son frère pour le pouvoir. « Ce n’est pas bien » commentent-ils , étonnés. « Ce n’est pas bien d’humilier Vercingétorix parce qu’il a perdu. Puisqu’il s’est bien battu… ». Le jour de ses treize ans, Omar recevra autant de coups de poing sur le bras. Un rite de passage. Chacun de ses potes  frappera de toutes ses forces. Pour tester sa résistance. Et vérifier s’il est un homme. Omar ne pleurera pas. Les garçons se battent tous les jours. Pour rigoler et savoir celui qui restera debout le plus longtemps. Ils se taquinent, se « testent ». Les filles cognent, aussi fort, aussi dur ou n’ont pas peur de cogner quand il faut. Tous s’agressent, s’invectivent et en rigolent. Quand un échange dérape, le néophyte aura du mal à comprendre pourquoi, pourquoi aujourd’hui, pourquoi maintenant, pourquoi cette blague-là aura touchée plus que celle, bien pire, de la veille. Pour comprendre, il devra aller au-delà de tout cela, de ce que tout le monde dit tout le temps sur « la diversité et ses richesses », sans la vouloir trop près  de chez lui. Le néophyte devra dépasser les clichés à la con et regarder du côté de ce qui rend Omar égal à tellement d’autres enfants de son âge, de son quartier, de sa région, de sa génération : ses parents se séparent. Et cela ne se passe vraiment pas bien du tout.

« Ils se déchirent.  Ce n’est pas un euphémisme « 

Claps de fin

Ses parents se connaissent depuis longtemps. Ils se sont aimés fort. Ils se sont mariés. Ils ont été heureux. Les photos l’attestent. Ses souvenirs aussi. Ils voulaient une vie ensemble. Ce ne sera pas le cas. Ce ne sera pas celle-là, celle dans laquelle Omar et sa sœur traversent chaque fin de semaine un champ de mines. Leurs parents se séparent depuis… longtemps. Ils se déchirent depuis ce moment-là. Et ce n’est pas un euphémisme. Omar, Antoine, Maya, Richard, Hind, Anabelle, un peu plus de la moitié de la classe sait de quoi il s’agit. Quand Omar fait la gueule, personne ne dit rien. Tout le monde sait pourquoi. Parce que plus de la moitié de ces enfants sont, comme Omar, entre les deux. Résultats : des dossiers scolaires chargés de plaintes, des bavardages, des éclats divers et soudain, la tête dans la lune – l’air y est plus respirable -, les yeux dans le vague. Ou les mêmes, bouffis par les jeux vidéo, seuls échappatoires en zone de conflit, conflits de loyautés, larmes, emportements et crises pour un rien, un regard, une blague, une tape dans le dos qui ne passera pas cette fois. Et cette sensation  que de toute façon, rien ne va plus, rien n’ira plus jamais…

Sanctionner ? Punir ?

-«  De toute façon, j’ai déjà tellement de problèmes que cela ne changera rien à ma vie… », repliquera Omar, boudeur…

Travailler ? Progresser ? Grandir ?

Pour qui ? Pourquoi ?

Pour ça ? !

Entre les deux, il y sont ces enfants-là pour qui partout, c’est la merde. Les clichés en plus. Là-bas, on comprend, on attend, on pardonne. Ici, un peu moins (c’est un euphémisme). Ici comme ailleurs, arrive un temps où ils décident de le faire savoir, ces enfants. Aussi maladroitement qu’un enfant qui dit qu’il a mal. Hors de question d’être les seuls à payer le prix fort semblent-ils se dire, sans l’exprimer jamais. Entre les deux, il y a eu une histoire, devenue toute une histoire. Entre les deux et leur histoire, il y a Omar et ses potes, opressés, entre les deux. Lorsqu’il pleure Omar, c’est comme un homme, en silence, en cachette. C’est lui qui le dit. Il pleure, Omar. A  sa façon.

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