#Solitudesmodernes – Lorsque le travail isole… – 2/3

#Solitudesmodernes 1/3 – Solitudes subies, solitudes choisies et déconnexions
#Solitudesmodernes 3/3 – Les nouveaux mots de la solitude

Retraite. Le mot dit toute la dimension de l’emploi, « du travail » dans nos sociétés. A telle enseigne que lorsqu’un candidat, au détour d’une campagne présidentielle, propose de le repenser, parce qu’enfin pourquoi pas, il est, au mieux, taxé d’aventurier au pire d’illuminé. Qu’advient-il quand la référence devient synonyme de souffrance ?

«Les chômeurs demeurent de loin la catégorie active la plus vulnérable: leur proportion dans les accueils est près de huit fois plus élevée que dans la population globale», remarque le Secours catholique dans son dernier Etat de la pauvreté en France. Il s’agit, en majorité, de seniors, peu qualifiés, sans emploi depuis longtemps, que l’inactivité isole. Elle exclut des cercles sociaux.  « Les conditions de vie participent des facteurs d’affaiblissement ou d’empêchement du lien social et potentialisent le risque d’isolement. Les isolés sont surreprésentés parmi les chômeurs et les inactifs non étudiants, des personnes au foyer pour l’essentiel » (Fondation de France). Si le chômage ou la retraite peuvent isoler, il ne suffit pas de « travailler » pour être heureux. En France, on ne construit pas son réseau social autour du travail. Le travail isole aussi. Cela ne se dit pas. Ou si peu.

Secret d’états

Au détour de la conversation, elle confirme : « on souffre au travail. C’est un sujet que l’on aborde peu ». Elle est consultante, spécialiste de l’emploi des cadres, de l’employabilité. Ces thématiques la passionnent. Elle prépare une thèse à ce propos. « Le sujet est tabou. Sans doute parce que cette solitude-là est vécue comme un échec. Sans doute parce qu’elle recouvre énormément de problématiques… ». De la « capacité à encaisser » érigée en critère de sélection dans la jungle de plus en plus féroce de l’emploi à la solitude des cadres et des dirigeants, un sujet en soi, un sujet à venir. Le taux de solitude le plus élevé touche les actifs en CDI dans le privé. La patientéle d’Ariane Calvo et de Pierre-Eric Sutter est majoritairement féminine. Parce qu’elles sont les plus touchées ou parce que ce sont elles qui demandent de l’aide ? « De nombreuses jeunes femmes ont décidé ces dernières années de se lancer dans l’aventure de la création d’entreprise pour créer le métier qu’elles souhaitent exercer. (…) Objectivement, elles passent, malgré toute la motivation dont elles font preuve, par des moments de grand désert et un besoin d’échange » observe Ariane Calvo, psychologue spécialisée en élan vital, résilience et transitions de vie.  Cette solitude-là, incontournable est globalement acceptée comme telle. Elle résulte du choix de travailler seul.e. Au sein de l’entreprise, la solitude provient de ce que les relations sociales ont changé, évolué vers une plus grande individualisation, imposée, au gré des années, par une modélisation nouvelle du cadre de travail.

« Le soutien social, cette possibilité de compter sur l’autre, son collègue, a été limée jusqu’à l’élimination… »

« Comme je l’ai montré dans mon ouvrage « Gestion des compétences, la grande illusion », l’esprit de corps, d’appartenance à un collectif de travail a commencé à se désagréger dans les années 90 vers une plus grande individualisation des objectifs, vers l’émergence du concept de compétence au détriment de celui de qualification et plus récemment de « starification » de certains salariés. De ce fait, on a changé le contrat social. Des objectifs collectifs, on a glissé de plus en plus vers une logique du « peu m’importe comment tu atteins tes objectifs, du moment que tu les atteins et je te donnerai ton bonus si tu y arrives » explique Pierre-Eric Sutter, président et fondateur-associé de Mars-lab, psychologue du travail. Le soutien social, pouvoir compter sur l’autre, son collègue, a été limé jusqu’à l’élimination. En cas de coup dur, chacun se retrouve seul. Seul face à ses objectifs. Seul face à ses doutes. Seul face à une hiérarchie pas toujours claire dans ses attentes. Burn-out, explosions diverses, détresse, anesthésie émotionnelle, travail robotique, inhumain, perte de valeurs humaines, perte de sens, dépersonnalisation… « On parle d’autonomie des salariés, alors que les objectifs sont fixés à l’avance, ou bien on leur demande de s’engager bien que, avec la flexibilité, ils sachent très bien qu’ils sont interchangeables et peuvent être licenciés du jour au lendemain (…) On enfile les néologismes, les mots chocs, les généralisations hâtives, les tautologies, les euphémismes (…) Derrière [une] apparence d’attention et d’empathie perce souvent le déni du salarié que l’on culpabilise et que l’on rejette s’il ne suit pas » ( Marie-France Hirigoyen, Abus de faiblesse et autres manipulations). Quand être ensemble ne va plus de soi, peu importe que les murs anciens tombent puisque de nouveaux, moins visibles, plus sournois, s’érigent.

Nouveaux murs

En arrière plan des sessions matinales d’informations de la chaîne France info, on aperçoit un espace ouvert de travail. Tout y est visible: de l’info qui se crée à l’info qui se dit. L’intention est louable: démocratiser par la transparence. Et chacun se croise. Et chacun travaille, concentré sur son écran, un casque sur les oreilles,  sans doute pour limiter les bruits de plateaux, pour mieux se concentrer, seul dans un espace ouvert, exposé au plus grand nombre. Ensemble sans plus. En élargissant les interactions, l’évolution numérique a crée de nouveaux modes de communication plus rapides, plus efficaces, plus impersonnels. « A vrai dire, la préoccupation n’est pas récente… Le phénomène interpellait déjà à la fin des années 2000. Et, assez ironiquement, l’encadrement managérial des start-ups de la Silicon Valley a été le premier à réagir. Dans ces lieux hautement technologiques, où le nerd et le geek sont célébrés comme l’alpha et l’oméga, certains boss n’ont pas hésité à rendre la pause café obligatoire et… collective ! » (Les nouvelles solitudes des salariés). Une série d’articles rappelait, il y a peu, la nécessité d’échanger de vives voix avec ses collégues plutôt que par messages électroniques. « Proposer du babyfoot, du pilates à l’heure du dèj ou des séances de sophro collectives c’est bien, mais ces activités restent de l’ordre du plaisir, avec une efficacité de cataplasme sur jambe de bois si elles restent toujours déconnectées du vrai problème de fond – les conditions même d’exercice du travail dans un environnement qui a profondément muté. C’est à elles qu’il faut avant tout s’atteler : les incohérences dans l’expérience employée ou la pression des nouveaux modes de travail ».

Habituelle dichotomie

Il y a ceux pour qui le travail en équipe est une gageure . Il y a ceux qui choisissent de travailler seul, en solo, en indépendant. Ils sont environ 2,3 millions, en France. « Travailleurs indépendants, professions libérales, exploitants agricoles, patrons de l’industrie, du commerce et des services ou dirigeants de société. Cette population est très hétérogène, en termes de niveau de qualification, de taille d’entreprise ou encore de revenus. Ils ont gagné en moyenne 30 400 € en 2002 (…). C’est plus que ce que gagnent en moyenne les salariés ; cela s’explique notamment par leur âge et un temps de travail beaucoup plus important » (INSEE). Un sacrifice auquel nombre consentent par liberté de penser, par liberté de créer, par liberté d’être.

« Dompter la solitude… »

« J’ai été deux fois chef d’entreprise. La première fois, je l’ai subi, car je fuyais l’entreprise par trop plein de collectif et je ne m’étais pas préparé à la solitude que cela représente, quand bien même travaillais-je avec des collaborateurs. La seconde fois, je l’ai choisie en conscience. Maintenant je travaille seul et je le vis très bien » indique Pierre-Eric Sutter. Préparation, proactivité, réactivité, employabilité sans cesse remise en question, sans cesse renouvelée… « Travailler seul, c’est s’appliquer à trouver puis déployer une stratégie qui nous est propre » indique Laétitia Roche-Petizon, coach spécialiste du changement. Adaptabilité, inventivité, créativité, confiance : il s’agit ici de travailler sans filet de sécurité, seul avec ses victoires, seul face à ses échecs. «  La confiance aide l’autonomie mais elle n’est pas l’autonomie. L’autonomie s’apprend ». Et quand « la peur du vide » prend le pas, il s’agit de la dompter précisément via cette stratégie personnelle. « L’audace, la nécessité de se rendre maître de son destin est un signe du temps, une obligation » avance Laetitia Roche-Petizon. Elle pense que le CDI est mort. Rester maître de son destin.  « Savoir reprendre le volant, revenir à soi ». Dompter la solitude. Une révolte parmi d’autres contre l’assignation, contre les modéles anciens. Avec quelles conséquences sur le travail collectif, l’esprit de communauté ? Un monde est en inventaire, un autre en invention.

« Dans la question « quelle vie je veux avoir ? » la question « quel travail je veux avoir ? » est essentielle… »

Révoltes, révolté.e.s et évolution

« Les Français construisent leur réseau social pour l’essentiel sur le cercle amical et de voisinage. La vie professionnelle et la vie associative sont des réseaux moins systématiquement développés ».  L’intérêt pour la vie amicale est une caractéristique française : « plus d’une personne sur deux lui accorde une place centrale en France, soit davantage qu’en Allemagne, en Italie ou Espagne par exemple. Ces liens souples, choisis (contrairement aux liens familiaux), que l’on peut poursuivre dans le temps sans que des pauses ponctuelles ne les remettent en cause, et qui s’appuient sur une proximité de valeurs ou de vécu, rejoignent beaucoup les aspirations et valeurs de nos concitoyens » (Fondation de France).
La perte d’emploi ne constitue une raison de solitude que pour 2% des personnes interrogées. Hikikomori et NEET – ni employés, ni étudiants, ni stagiaires – rejettent en bloc. Les frugalistes temporisent. « La solitude est une affaire humaine. De soi avec soi. On sait maintenant que dans la question « quelle vie je veux avoir ? » la question « quel travail je veux avoir ? » est essentielle. Les valeurs, le sens, la qualité de vie personnelle ne peuvent plus être secondaires » (Ariane Calvo). Ils ne le sont plus. La tendance est au choix de ne plus subir. A l’horizon,  de nouvelles manières d’être ensemble s’érigent dans un monde où tout se dématérialise…

(…)

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