Une famille envahissante, n’est-ce qu’un pléonasme ?

En plongée observationelle dans le monde extraordinaire de Facebook, un article sur la famille a retenu mon attention. Il commençait sérieusement à être partagé. Il s’agissait en substance des raisons concrètes de s’en séparer, de la famille, dès lors qu’elle est ou devient toxique.

Ailleurs sur le web, des milliers d’occurrences : caractéristiques, comportements, « stratégies d’auto-défense », émissions de radios, articles de magazine, partout dans le monde, plutôt dans ces zones où existent un champ pour se poser ce type de questions.

Mais que signifie toxique ?

« …A l’instar du reste du monde, elle ne conçoit la différence que le plus petit bout de la lorgnette… »

Se dit d’une substance nocive pour les organismes vivants.
Se dit d’opérations ou de produits financiers qui présentent des risques très élevés pour les emprunteurs ou pour les investisseurs (Le petit Larousse illustré). Tous ceux qui ont emprunté des chemins de traverse – s’accoupler avec la personne qu’il ne faut pas, quand il ne faut pas, comme il ne faut pas, exercer le métier qu’il ne faut pas tant que la réussite n’est pas arrivée, divorcer, se séparer, s’éloigner, penser différemment, s’habiller différemment, aimer différemment, vivre différemment – le confirmeront :  la famille est toxique, en effet. Etant le niveau atomique de la société, comme elle, elle n’aime pas l’originalité. A tel point qu’une famille flexible, ouverte à l’originalité ou elle-même originale est, dans l’imaginaire collectif, soit un sujet de fiction (Dharma et Greg) soit une famille de saltimbanque ou d’artistes. La famille est « toxique » parce qu’à l’instar du reste du monde, elle ne conçoit la différence que par le plus petit bout de la lorgnette: l’apparence. Une fois cela dit, est-ce une raison valable de s’en débarrasser ?

Intersectionnalité

Ne serions-nous pas devenus trop susceptibles ? N’aurions-nous pas de plus en plus de mal à accepter la contradiction ? Ne serait-il pas de bon aloi d’élargir le spectre de nos réactions qui, selon toute vraisemblance, se bornent à accepter ou refuser, à « je prends » ou « je jette », au noir ou au blanc ? Ne serait-il pas temps d’ajouter un peu de gris dans la manière dont nous nous engageons, dans nos estimations ?

La rigidité dont l’on accuse cette famille, devenue toxique, pourrait être placée sur le même plan que celle avec laquelle l’on défend nos principes de vies, nos ambitions, nos vues, la manière d’y parvenir. Partant de là, est-ce la famille qui est toxique ou cette rigidité-là ? C’est la même que l’on retrouve dans les luttes qui s’engagent de-ci, de-là, toutes légitimes mais tellement divisées.

Et pourquoi ?

« Ne serait-il pas de bon aloi d’élargir le spectre de nos réactions qui, selon toute vraisemblance, se bornent à accepter ou refuser, à « je prends » ou « je jette », au noir ou au blanc ? »

Pourquoi, malgré la conscience précise, accrue de chaque problématique, n’existerait-il pas un champ commun, un temps de lutte en commun, précisément pour apprendre à dépasser ce qui nous est propre pour assumer la globalité, l’universalité, la transcendance, le partage de vues ? Ne sommes-nous pas finalement, dans nos luttes comme dans nos manières de penser, dans nos relations comme dans nos manières de consommer, dans nos réflexions comme dans nos manières d’échanger, devenus individualistes, égoïstes, égocentriques ?

« On s’est inventés… »

Un documentaire vif, d’une dizaine de minutes, passe actuellement sur Arte.tv. Il s’attache aux premiers artistes graffeurs de New York qui réfutent toute appartenance au mouvement hip-hop mais là n’est pas le propos. Parmi les témoignages, celui de Blade, qui s’amusait en même temps qu’il s’offusquait du talent d’un autre précurseur, Lee. « Dès que je peignais une ligne, il en peignait une meilleure. Je ne me laissais pas faire. Je voulais rester le roi. Je continuais donc de peindre. Hors de question de me laisser doubler par un gamin… » expliquait-il en substance. Un désaccord. Une bagarre. Une bataille artistique ou la lutte placée sur un autre plan que la violence qu’ils avaient tous, ces artistes décidés de contourner, que la rupture. Le travail, l’art, la production, la rencontre constituaient autant d’alternatives. Alternatives, indiquent-ils, qu’ils ont créées, inventées. « On détestait le travail de l’autre. On l’aimait en même temps ». L’enjeu créait l’émulation, pas la rupture.

« Un désaccord. Une bagarre. Une bataille artistique ou la lutte placée sur un autre plan que la violence… »

Un savant dosage

S’il s’avérait nécessaire de le préciser, il n’est pas question ici des cas extrêmes, d’extrêmes violences, ceux punis par la loi, réprimés par l’absolue nécessité de fuir pour se préserver. Il est question de tous les autres. Où se place le curseur ?

Où placer la limite ?

Qu’est-ce qu’une relation intenable ? Quand une relation devient-elle intolérable et suivant quelles bases ?

Il n’y aucun angélisme dans ces affirmations, dans ces questions. Il n’y a qu’un questionnement sincère. Bien qu’en phase évolutive, la famille reste centrale. Elle est devenue variable d’ajustement. Elle est devenue objet de lutte. Pour en maintenir une forme figée, référentielle, pour conserver un point fixe alentour duquel se mouvoir, pour éviter de se perdre. Par rigidité encore. De celle qui crée les conflits. « L’excès de liberté est certainement préférable aux destins immuables et peu de gens ont réellement envie de revenir au modèle antérieur de la famille » (Serge Hefez, La fabrique de la famille).

Une étude de la Fondation de France sur la solitude énonce que le premier lien de sociabilité est le lien d’amitié. Parce que les amis sont une famille que l’on choisit. Et voici comment tout se dit : dans le choix, individuel, personnel, ajustable, interchangeable. La famille, on ne la choisit pas. On l’accepte. A force de tolérance. Ou pas. Plus que toxique, elle est une toxine. « Un déchet de l’organisme qui aurait un pouvoir pathogène en cas d’accumulation » (Le Petit Larousse illustré). Tout est finalement une simple question de dosage.

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