Fichtre, que les femmes sont fortes*…

Fleurs, flèches, folles. Lianes, lames, rames. Trèfles, fiel, fluettes. Fichtre,  que les femmes sont fortes.

Renuka venait tout juste d’intégrer cet établissement scolaire. Tandis que s’achevait sa troisième matinée, il devenait clair que l’impensable se produirait : pour une fois, les produits étaient disponibles, les fournisseurs disposés, les responsables d’établissement, les représentants des parents d’élèves et le personnel de santé d’accord, les menus du mois étaient prêts. En trois jours. Satisfaite, elle a décidé d’accepter ce déjeuner en terrasse avec ses collègues, de fêter cette prouesse, cette petite victoire sur la vie et ses frustrations, avec lesquelles elle a appris à composer. Renuka est une mère célibataire. Elle sait l’absolue nécessité qu’il y a de savourer chaque bon moment. L’hiver a été long. Il a été rude. Les premiers rayons, les premières chaleurs du printemps poignent enfin. Il est 13h30. Il fonce. Frustré, il a décidé de traîner sa haine sur deux kilomètres. Dix morts dont Renuka. Quatorze blessés. Des femmes en majorité, parce qu’il est frustré. Frustré de solitude. Frustré. Elles avaient entre 23 et 94 ans. La plus âgée, Betty, déambulait devant son immeuble. Elle sortait respirer l’air nouveau du printemps, après un hiver si dur, si long.

Femmes…

Fichtre que les femmes sont fortes.

Lise vit avec son compagnon depuis bientôt vingt ans. Si on lui posait la question, elle confirmerait ce qu’ils donnent à voir, tous les jours, tous les quatre: oui, elle est heureuse. Ces larmes ? Oh, ce n’est rien. La fatigue. La fin de l’année approche. Ça arrive, vous savez ? Il faut ce qu’il faut. Elle fait ce qu’il faut. Elle est devenue ce qu’elle fait : la meilleure image possible de ce qu’il se doit. Et on le lui rend bien : Lise est un exemple pour tous, partout. Elle s’investit, comme il se doit, pour que tout fonctionne à la maison puis au bureau, puis à la maison. Elle n’a pas le temps de s’engager ailleurs. Elle n’a plus de temps pour cela. Elle a déjà tant à faire. Lise agit tel qu’on le lui a enseigné. Elle porte ce qu’il convient, gère tel que nécessaire. Elle tremble. Mais ce n’est rien. La fatigue. La fin de l’année. Lise est parfaite. Comme sa vie, sa maison, ses peines, ses sourires, sa famille, ses douleurs, ses tenues, sa dépression, ses amis, ses dîners.

Les femmes-cannes adoucissent les hommes d’un clin d’œil.

Les femmes lumineuses les aveuglent de leurs fards.

Les femmes-lames les noient de larmes.

Ils se consument dans les bras des femmes-flammes.

Jeanne est triste. Une fois encore, elle s’est amourachée d’un homme qui, pour une raison qu’elle ignore n’est pas resté. Jeanne a 45 ans. Elle devrait savoir vivre seule depuis le temps. Pire/Mieux, c’est fonction, elle devrait le vouloir. Le fait est que Jeanne n’est pas de celles-là. Jeanne a besoin d’être soutenue. Elle a besoin d’être encouragée. Jeanne a besoin de l’autre, du regard de l’autre. Elle a besoin de lui. Elle quête donc celui qui lui apportera ce supplément d’être. Elle a cru que ce serait celui-ci, puis celui-là. La déception creuse toujours plus ce qu’il reste de Jeanne. ‘Ils sont tous les mêmes‘, assène-t-elle souvent. ‘Qu’est-ce qu’il me manque ? Pourquoi ne restent-ils pas ?‘ se demande-t-elle aussi. Cette question, Jeanne se la pose encore et encore. Elle devrait être plus indépendante. Elle devrait être plus forte. Elle devrait être libre, Jeanne. Mais elle n’y parvient pas. Le problème de Jeanne est qu’elle n’est que Jeanne. Une femme-trèfle qui perd la face pour un roi de cœur.

Les femmes-fleurs tournent les hommes en colibri.

Les femmes-flèche les piquent au mitan du cœur

Les femmes -liane les enveloppent de leur cils.

Les femmes- fiel leur fendent le flan d’une fanfaronnade.

Les femmes folles portent à bout de branche le cœur de leur amants.

Jeanne est folle.

Jeanne est femme.

Jeanne est Jeanne.

Jeanne est forte.

Les femmes sont fortes quand elles y prennent garde.

Manon vit seule. Pas tout à fait. Elle vit seule avec son fils qui grandit. Ils sont donc deux. Deux au monde, face au monde. Ils sont seuls mais ce n’est rien. Ils sont forts parce qu’ensemble. Ils y arriveront quoi qu’il en soit, quoi qu’il en coûte. Manon mettra bien sa vie entre parenthèse. Quelle importance puisque c’est pour lui. Tout va bien. Quelle importance, s’il est heureux. C’est lui qui compte, lui l’important. Les hommes, les autres, ça va, ça vient. Mais lui, le ‘réussir’, voilà l’essentiel. Satisfaire tous ceux qui guettent la chute, la moindre faille ? Ça, non ! Jamais ! Manon reste solide comme un roc. Elle sait tout, peut tout, tous les jours, tout le temps. Solide. Un homme ? Pour quoi faire ? Déranger leurs habitudes, une mécanique si bien huilée ? Ils sont deux, face-à-face, face au monde, une paire. Comme les yeux. Comme les mains. Comme les battements d’un cœur. Comme pile et face. Complets.

Ton nom flotte dans le vent avec les lucioles depuis les temps les plus anciens…

Il fut un temps, lointain maintenant, où Lili pleurait de chagrin d’ignorer ce qu’était le bonheur. Elle s’est interrogée. Elle s’est donnée du temps, l’a arraché à l’ennui, à la nostalgie, à la mélancolie pour le rendre à l’autre, un ami, son voisin, la boulangère, ses parents, une association. Ses journées lui semblent désormais insuffisantes pour s’entendre vivre et apporter écoute, appui, soutien à tous ceux qu’elle souhaiterait écouter, appuyer, soutenir mais qu’importe : l’essentiel n’est pas le nombre mais le genre, la qualité de ce qu’elle donne, de ce qu’elle reçoit souvent en retour. En général, Lili ne manque de rien : elle s’est ouverte au monde et il le lui rend bien. Qui sait ce que demain lui portera. Demain est un autre jour. Aujourd’hui, elle brille. Aujourd’hui, elle est heureuse, la plupart du temps.

Femmes-fleurs, femmes-flèches. Femmes-lames, femmes-canne. Femmes-lianes, femmes-fiel, femmes-trèfle. Fichtre que les femmes sont fortes quand elles prennent le temps d’être. Fichtre que les femmes sont fortes quand elles y prennent garde.

*Inspiré par Fanm, de Jobi Bernabé.

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