Autant, un peu plus longtemps, laisser du temps au temps…

L’Appartement est une rencontre fortuite. L’endroit est une nouveauté, un espace de vie aménagé en galerie d’art africain contemporain, une scène nouvelle, foisonnante, qui trouve son public, selon elle dont il sera question dans un instant, selon Yves Chatap aussi, commissaire d’exposition et critique, croisé sur les lieux.

Il attire, en effet, une clientèle avertie, sélective, une spéculation de plus en plus précoce, de plus en plus gourmande, de plus en plus décideuse, qui fait les artistes, les défait selon son goût, ses envies, ses placements, tout cela semblant ne former plus qu’un. Est-ce critiquable ? « C’est en tout cas la loi du marché… », conclut Yves, pragmatique. « C’est dommage pour certains artistes qui se trouvent dépourvus de ce temps de maturation pourtant essentiel à la fixation et à la pérennisation d’un ton… ». On pourrait encore en dire long sur l’époque, l’écologie artistique, ses aléas mais ce n’est ni le lieu ni l’endroit. Tel n’est pas tout à fait le propos. Le propos est l’art contemporain, l’Appartement, cette exposition,  la remise du prix Orisha 2017 à Ori-Huchi Kozia, vidéaste originaire du Congo-Brazzaville. Le propos, c’est donc elle, sise sur le côté gauche du salon, à quelques mètres de la porte d’entrée, elle, déposée sur les rebords d’une grande baie vitrée donnant vue sur cour.

« Par lui-même, il n’est rien. Il est creux, négatif et pourtant haïssable. Le mot qui sert à le désigner est d’ailleurs une injure ».

Elle et ses huit gouaches sur papier kraft, ses formes rondes, colorées, florales, féminines, féministes ? Un clitoris ? Un con ? C’en est un ? « Par lui-même, il n’est rien. Il est creux, négatif et pourtant haïssable. Le mot qui sert à le désigner est d’ailleurs une injure…». Féministe ce con, le ton, cette corolle, ce bipède à la tête fièrement perchée, ses dessins, son propos ?  Forcément. Féministe, comme l’époque, puisqu’il le faut encore.

Construction/Déconstruction

« Mon intention n’est pas celle-là » nuance pourtant Yadichinma Ukoha-Kalu. « J’ai voulu explorer les différentes manifestations de la naissance, d’un point de vue organique sans doute, dans le cadre d’un paysage imaginaire. L’inscrire dans le processus de construction/déconstruction qui lui est inhérent ». Elle a 22 ans et participe de la nouvelle scène contemporaine nigériane. Yadichinma est pluridisciplinaire : elle peint, sculpte, dessine, réalise, colle, photographie, danse, donne ainsi corps et sens à ses expériences personnelles. Et si, bien sûr, son travail – Deconstructing the birthscape series into its individuals elements – est empreint de féminisme, c’est d’abord parce que souffle un vent fort de contestation de l’ordre établi au Nigeria aujourd’hui, comme ici. « Mon travail ne peut qu’en être empreint. Il ne peut qu’en aspirer l’essence ce, d’un point de vue spirituel. C’est, après tout, le propre de l’artiste que d’infuser dans son travail son époque et son temps ». La manière dont le public reçoit son travail l’intrigue, l’amuse. La manière dont il le perçoit l’enrichit. Il lui apporte une nouvelle matière à pétrir. Mais elle «  ne travaille pas en tant que « femme ». C’est d’ailleurs une part de moi-même que j’estime n’avoir pas totalement explorée… ».

Le paysage de la naissance

Yadichinma s’est échappée du cadre pour se centrer sur le fond, la naissance, en son essence, ce fluide qui construit, déconstruit en un processus aléatoire, enrichi par le hasard de la rencontre.  Elle veut aller au-delà du simple, du visible, toucher l’impalpable, le beau. Yadichinma veut transformer  chaque pièce en une cellule de substance créative, chaque instant en inspiration.

« Plonger sans peur au fin de fond de soi en quête de beauté intérieure »

« S’engager dans un processus de création est un cheminement de longue haleine. C’est à l’intérieur de ce processus que je m’interroge, que j’inscris mes doutes et mes réponses. J’envisage d’y rester engagée aussi longtemps que possible, de toutes les manières possibles. J’espère que mon travail sera en mesure d’inspirer et d’éveiller la curiosité des personnes qu’il atteindra, qu’il les aidera à atteindre ce qu’il y a de profond en elles-mêmes pour commencer à profiter de tout ce que la vie peut apporter. C’est dans cette dynamique que je m’inscris ».

L’épanouissement. La quête du soi. Dans un fourmillement «  qui étonne [les observateurs extérieurs] parce que de nombreux jeunes apprennent et découvrent des moyens de s’exprimer ». Plonger sans peur au fin de fond de soi en quête de beauté intérieure, de sa beauté ultime est un projet, son projet, le nôtre, du moins ce devrait. Inutile de s’excuser de s’être tromper sur le sens profond de sa démarche, il est personnel, le sens. Tout comme l’est la démarche, le temps qu’il faut à chacun pour l’entreprendre, avancer, s’arrêter, construire, déconstruire, recommencer, entreprendre de nouveau.

Nous voilà complices, complémentaires finalement et inscrits enfin dans l’égalité de genre : celle d’êtres en perpétuelle renaissance.

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