L’amour de loin

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Elles vivent en vrai cette espèce de fusion. Ce sont des copines, comme en voit dans les sitcoms : l’une pour l’autre, l’une avec l’autre, envers et contre tout. Promis, si elles ne trouvent pas celui qu’elles cherchent, elles finiront ensemble.

C’est qu’ici, là-bas, la pression est forte. C’est une petite ville de province, déjà assez grande mais pas suffisamment pour que la solitude ne se voit pas, ne se sache pas, pour qu’elle ne pèse pas le poids de la différence. Une ville entourée de fortifications, riche d’une histoire navale, militaire, une ville où il fait bon vivre, où le temps s’écoule à grande vitesse, où tout le monde bosse dur, trime fort mais ensemble. Ici, là-bas, on ne chemine pas, comme un drôle, au gré du destin qui bouscule : on assume. On calcule. On construit. On bâtit. On ne badine pas avec les jours, avec la vie, ni avec la légèreté. On la prend toute entière. On en profite. Et on rigole. Et on partage. Et on cancane, jamais pour le mal, par occupation simplement, la ‘goule‘ pleine de crustacés, dès la ‘débauche‘, la sortie du boulot, jusqu’à plus soif.

Un, deux…

Elles étaient cinq au départ. Toutes rendues célibataires par les aléas de la vie : infidélités, mésententes, insatisfactions, séparations, divorces. Toutes parties. Toutes décidées à vivre ce moment comme des mousquetaires des temps modernes. Il en a été ainsi longtemps. Mais l’amour en a décidé autrement. La première a rencontré son homme, quelconque ou médiocre selon les définitions, mais ce n’est pas le plus grave. Le plus grave est le mépris de la bande. Le plus grave est la distance que ce mépris a imposée. Le plus grave est la cassure qu’il suppose. C’est cela le plus grave.

« On boit un coup. On rigole. Mais on ne cause pas de ses misères ».

C’est tout de même moins grave que la maladie de la seconde. Une maladie de femme qu’entre femmes on ne comprend pas forcément. Elles ont voulu, comprendre, partager, rien n’y a fait : la seconde s’est enfoncée, seule, dans les tourments de la déprime. Jusqu’ici, elle ne veut pas en sortir. Elle ennuie. Elle tracasse. Parce qu’ici, là-bas, la rudesse ne se dit pas. Pourquoi faire ? On boit un coup. On rigole. Mais on ne cause pas de ses misères.

Trois, quatre, cinq…

Une invitation, deux, quatre, cinq ont suffit pour éloigner la troisième. Pas de fâcheries, rien de bien grave : juste son choix de prendre de la distance, le leur choix d’en convenir. Elles ne sont donc plus que deux désormais, prises dans une marée de couples.

« Quelqu’un de sympa; pas trop vieux. Ce qu’il gagne, ce n’est pas grave, pourvu qu’il gagne quelque chose… »

De vrais copines, en phase, comme dans les films. Deux copines qui parlent vite, qui parlent cru, qui rient fort, se crêpent le chignon et partagent tout : les invitations, les secrets, l’envie de rencontrer quelqu’un, les idées pour y arriver. Quelqu’un de sympa; pas trop vieux. Ce qu’il gagne, ce n’est pas grave, pourvu qu’il gagne quelque chose. Qu’il ne soit pas trop con, pas trop moche : il y en qui, en mangeant une cerise ne rendraient pas le pépin fier… Il doit être un peu plus grand quand même, costaud, si possible, bosseur évidemment. Voilà tout. Il y aurait bien Bob, le bricoleur.

« Elles sortent souvent, vont danser. Elles abordent quand il faut et rabrouent aussi… »

Comment est-il ?

Patient, gentil, célibataire.

Ah oui ?

Et pas mal avec ça !

Ah bon ?

Elles fréquentent les sites de rencontre mais préfèrent les aléas du hasard. Elles ne connaissaient pas encore Tinder : c’est fait. Elles sortent souvent, vont danser. Elles abordent quand il faut et rabrouent aussi. Elles gardent un œil ouvert, même les deux, comme elles sont deux désormais, célibataires d’une cinquantaine d’années, épanouies, sûres d’elles, exigeantes, idéalistes plutôt, copines au-delà de tout, prêtes à finir ensemble.

De là-bas à ici, s’il est une chose qui ne varie guère, c’est bien le célibat et les ruses pour en voir le bout.

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