Personne n’a bronché…

La matinée est plus qu’entamée. Elle entre, brutale, hagarde, dans une salle d’accueil bondée, un téléphone à la main. Sans un regard pour la longue file qui divise la pièce en deux, elle interpelle l’hôte d’accueil…

Deux mots imperceptibles, ânonnés… Elle tourne la tête et court vers une autre jeune femme, occupée à lire le dossier d’une cliente :

  • Veux, veux…
  • Oui, madame… Que puis-je pour vous ?
  • Veux,veux…

Elle panique, s’excite. Ses gestes deviennent brouillons, presque déments. Elle est enveloppée dans une masse de tissus, emmaillotée et chargée de sacs, une étrange paire de bottes militaires noires et sévères au pied. Elle peine à se déplacer. A t-elle froid ? Elle a accumulé tout ce qu’elle a pu trouver pour se protéger. Elle ne parle pas plus de deux mots de Français. Sans doute cela a-t-il été suffisant jusqu’ici, aujourd’hui, ce n’est pas le cas.  Dans la salle, personne ne bronche.

Veux, veux…

Il est clair qu’elle ne comprend pas la raison de sa présence dans cette administration. Clair qu’elle ne saura pas s’expliquer. Clair qu’elle est inquiète, perdue. Personne ne bronche.  Elle interpelle de plus belle l’hôtesse, tente de s’expliquer sans y parvenir. Elle lui tend finalement son téléphone. L’hôtesse a d’abord un mouvement de recul, interpellée par le geste . Elle s’en saisit finalement, devant l’insistance de son interlocutrice…

  • Bonjour… Oui. Oui. Très bien… Vous allez devoir patienter, madame. Il y a des personnes avant vous…
  • Oui.

Elle ne se retourne pas. Pas un regard pour la file qui ne formule toujours pas une plainte, un mot de contestation. Elle attend. Sa coiffe décline. Elle passe d’un pied à l’autre, se recroqueville sur ses sacs de courses emplis de sacs, de papiers, d’affaires,  vraisemblablement personnelles. Elle pourra, quelques minutes plus tard, rencontrer un agent, puis un autre, et un autre encore, se faire comprendre et diriger. Personne n’a bronché.

Elle est perdue dans un pays qu’elle ne connaît pas, dont elle ne maîtrise aucune règle, à commencer par la courtoisie. Tout  le monde l’a compris. Personne n’a bronché ni ne s’est offusqué de l’attitude de cette femme, d’un âge rendu indéfinissable par la rudesse de l’existence, déjà suffisamment violentée par la vie.

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